Jésus, aujourd’hui, comme dimanche dernier, nous parle du Royaume des cieux. Un thème qui devrait nous rendre particulièrement attentifs. Le Royaume, c’est ce qui nous est promis, c’est aussi ce que nous demandons dans la prière du Notre Père : « que ton règne vienne ! » Bref, c’est pas mal que l’on soit un peu éclairé sur l’objet de notre espérance. En fait, comment est-il ce Royaume ? C’est pour maintenant ou pour plus tard ? C’est concret ou c’est abstrait ? C’est ce qu’on voit ou bien c’est tout intérieur ? C’est une récompense ? Y a-t-il des risques de ne pas y entrer ? C’est un travail ou c’est un repos ? Questions essentielles si ce Royaume a quelque chose à voir avec la vie éternelle.
Aujourd’hui, donc, un discours explicatif de Jésus en forme de parabole, d’images, de petites histoires, pour faire comprendre, bien sûr, mais aussi pour cacher, pour voiler un peu… Comme si le Royaume ne se laissait pas découvrir si facilement. Jésus n’est pas en train de faire une réclame, simple voire simpliste, pour un Royaume paradisiaque à l’image de nos fantasmes, divine récompense en forme de sucre d’orge pour ceux qui auront été bien sages. S’il avait voulu nous parler du Royaume en ces termes, s’il avait voulu nous transmettre un dépliant alléchant sur le séjour balnéaire éternellement ensoleillé qui nous attend au terme du grand voyage, il l’aurait fait. Avec ses mots à lui, bien sûr, mais il l’aurait fait. Son discours est tout autre. Alors, comment est-il ce Royaume ? Lisons ensemble !
Trois histoires simples, en apparence, mais pas aussi claires qu’on voudrait bien… Trois paraboles qui parlent chacune de « croissance » : croissance du blé en même temps que de l’ivraie, croissance de la graine de moutarde qui devient un arbre, croissance de la pâte à pain où le levain a été enfoui. Le Royaume de Dieu est semblable, nous dit Jésus, à quelque chose qui grandit, qui pousse, qui gonfle : une vie en croissance !
La première parabole retient mon attention, celle du bon grain et de l’ivraie. Dimanche dernier, Jésus nous parlait déjà du Royaume des Cieux en prenant l’image d’un homme qui sème dans son champ. Unique semeur, unique semence qui tombait sur des sols bien différents (le chemin, les ronces, un sol peu profond ou la bonne terre) qui permettait ou pas de donner du fruit. La conclusion était à peu près celle-ci : ayez un cœur accueillant à la Parole de Dieu et constant pour pouvoir donner du fruit. Aujourd’hui, encore une parabole de semailles, mais le contexte est tout autre : deux semeurs, deux semences et une terre unique où tout pousse. La leçon, certainement, ne sera pas la même. Le Royaume est un diamant et Jésus nous donne de contempler une facette à la fois. Une facette dimanche dernier, une facette aujourd’hui. Lisons !
Le Royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du blé, de jour et à un homme qui a semé de la mauvaise herbe, de nuit. Étrange Royaume des cieux où se mêlent le bien et le mal, la lumière et les ténèbres… Je l’aurais imaginé sans mélange ce Royaume céleste. Et il ressemble furieusement à notre monde où se côtoient le bon et le mauvais. Que veut nous montrer Jésus ? Le Royaume, c’est donc notre terre ? Ce que me dit Jésus pour le moment, c’est : « va jusqu’au bout de l’histoire ou bien tu vas te tromper ! » Bon, alors continuons la lecture. Voici que l’on s’aperçoit que quelque chose d’autre que du bon grain a été semé et c’est le doute des serviteurs : « Il est comment ton monde Seigneur ? C’est quoi ce mal qui est là et que l’on ne comprends pas ? Serait-ce toi qui a semé la mort ? Non ? Alors veux-tu que nous supprimions le mal tout de suite ? » Le Royaume, ce serait donc une lutte du bien contre le mal, une sorte de « désherbage », d’éradication du mal pour que ne reste que le bien : il commence à nous intéresser ce Royaume : retroussons nos manches et allons-y. « Non, non, nous dit Jésus, patience ! Lis encore ! La parabole n’est pas finie… »
« Laissez les pousser ensemble, dit le Maître, on séparera à la fin. Le mal au feu, le bien dans mon grenier. » Alors voilà, c’est donc pour plus tard le Royaume des cieux, lorsque le bon grain sera engrangé dans le grenier céleste ! « Non, nous dit Jésus, tu as mal lu… Recommence ! » Le Royaume, c’est toute l’histoire, c’est toute la parabole. Le Royaume, c’est de croire que Dieu a semé du bon grain dans le monde et que le mal et la mort sont l’œuvre d’un autre. C’est de croire que cet autre (avec un « a » minuscule) n’aura pas le dernier mot, parce que Dieu est le Maître unique. C’est de croire que Dieu veut laisser pousser ce qui est bon et ce qui est mauvais pour être sûr d’une récolte, pour ne pas prendre le risque d’arracher ce qui est bon. Lorsque les serviteurs voient la mauvaise herbe, Dieu, lui, continue de voir le blé en germe, l’espérance de l’épi.
Le Royaume, c’est croire que le mal et le bien ne sont pas à égalité : la lutte est inégale parce que le mal ne tiendra pas. Le Royaume, c’est un regard porté sur les choses, sur les gens, regard qui discerne le bien qui grandit. Et si le chrétien avait cette mission-là de dire au monde : « voyez le blé qui germe, qui pousse, qui mûrit pour la vie éternelle ? » Mission de dire, même à celui qui ne partage pas sa foi, qui est d’une autre religion ou philosophie : « le bien qui grandit en toi, j’y reconnais une semence divine. » Naïf ce regard ? Il est pourtant celui du Maître de la parabole. Naïf, plutôt, celui qui se laisserait impressionner par l’ivraie qui pousse, alors qu’elle est destinée au feu, alors qu’il n’en restera rien.
Est-ce à dire qu’il ne faut pas agir ? Certainement pas. Mais la face du diamant qui brille pour nous ce dimanche matin nous fait comprendre que tout commence par une manière de bien voir, un regard qui sait reconnaître le bien qui pousse.
Abbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE