Proverbes 9, 1-6
Psaume 33
Éphésiens 5, 15-20
Frères et Sœurs, il manque un verset à cet Evangile : le dernier, omis par le lectionnaire. Que dit-il : « Tels furent les enseignements de Jésus, dans la synagogue, à Capharnaüm » ; ce qui indique la fin du discours sur le Pain de Vie.
Pendant cinq dimanches, nous quittons Marc, l’évangéliste de l’année liturgique B. Nous quittons Marc pour Jean, avec le discours sur le Pain de Vie qui donc se termine aujourd’hui. Aux deux extrémités, nous avons le miracle des pains et des poissons et – ce sera dimanche prochain – les conséquences de ce discours sur les disciples. Conséquences désastreuses : beaucoup de disciples quittent Jésus.
La fin du discours sur le Pain de Vie est donc le point d’orgue de ces derniers dimanches, en attendant la finale dimanche prochain.
Les Évangiles, nous le savons, ne sont pas une biographie historique exacte de Jésus … si tant est qu’il puisse exister une biographie historique exacte de quiconque. Les Evangiles ne veulent pas être une biographie de Jésus mais la vie de la communauté, avec ses questions, ses doutes, ses conflits ; la vie de la communauté chrétienne qui se remémore la vie et les paroles de Jésus. Les Évangiles sont donc de la vie chrétienne offerte à notre vie chrétienne.
Faisons attention cependant à ne pas faire de copier-coller à 20 siècles de distance. Le climat culturel est bien différent. Nos questions ne sont pas exactement les mêmes qu’au premier siècle de notre ère, ou du moins ne se résolvent pas de la même manière.
La communauté chrétienne de Jean célèbre l’Eucharistie et ce n’est pas sans tensions, sans questions, sans doutes profonds. Dans cet Evangile et dans celui de dimanche prochain, nous pouvons déceler quelques unes de ces tensions, questions, et doutes.
Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? Ce qu’il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l’écouter !
Il y a une nuance en grec que ne rend pas la traduction du lectionnaire. A la question : comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger, Jésus répond : si vous ne mâchez pas la chair du Fils de l’homme. Il ne répond donc pas avec le même verbe « manger », mais avec plus de réalisme : « mâcher ».
La communauté de Jean est-elle tentée par une interprétation symbolique de l’Eucharistie ? En tous cas, le Jésus de Saint Jean emploie un verbe très réaliste, renvoyant à la coutume juive selon laquelle les aliments du repas pascal doivent être soigneusement mâchés. Mâcher le Christ … et l’on m’a appris – jadis – qu’il ne fallait pas toucher l’hostie avec ses dents !
Reprenons l’ensemble du discours sur le Pain de Vie. Une lecture superficielle peut nous faire croire qu’il s’agit du début à la fin de la même chose. Comme une audition distraite de l’adagio d’Albinoni ou du boléro de Ravel ; alors qu’il y a tant de nuances subtiles. Or, il y a un crescendo dans le discours sur le Pain de Vie : un mouvement de spirale qui reprend les mêmes éléments en les approfondissant, avec - à quatre reprises – « Amen, amen, je vous le dis », qui scandent cette progression. Et aussi trois objections qui viennent mettre en doute la parole du Sauveur.
Il nous faut reprendre le discours sur le Pain de Vie dès le début avec la question qui se trouve à la fin, dans l’Evangile d’aujourd’hui : comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?
Pour répondre à la question de la communauté chrétienne, le Jésus de Saint Jean reprend les choses bien en amont : Son propre mystère. Il vient du Père ; il est « descendu du ciel », Lui le Pain de Dieu qui fait vivre, dans Sa Parole et Son Corps livré, dans toute Sa vie donnée à l’humanité.
Les Pères de l’Église évoquent les deux tables de la Parole de Dieu et de l’Eucharistie et à leur suite, le Concile Vatican II écrit : « l’Eglise a toujours vénéré les divines Ecritures, comme elle l’a toujours fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas … de prendre le pain de vie sur la table de la Parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ …», donc le pain de vie et de la Parole de Dieu et de l’Eucharistie .
50 ans après Vatican II, nous risquons de penser encore Jésus Pain de Vie = Eucharistie, alors qu’il s’agit de Jésus dans Sa Parole et dans l’Eucharistie.
Pour répondre à la question de la communauté chrétienne à propos de l’Eucharistie, Jésus part donc de plus loin : Il est le Pain qui fait vivre de la vie de Son Père.
Et c’est parce qu’il est pain pour l’humanité qu’il donne le Pain de sa Parole et de l’Eucharistie. C’est parce qu’il est le Pain de Dieu Lui-même que Jésus l’est dans la Parole et dans l’Eucharistie.
Le discours sur le Pain de Vie est donc une catéchèse sur la foi, sur la manducation du Christ Pain de Vie, Parole et Eucharistie.
La foi, pour Saint Jean, c’est la lente rumination du mystère du Christ.
C’est l’assimilation - par nos oreilles et par notre bouche, jusque dans les moindres fibres de notre corps - de Celui qui est sorti du Père et nous entraine à Sa suite.
Frères et Sœurs, il est grand le mystère de la foi ! Il nous est offert.
Frère Jean-Jacques
Abbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE