Il y a quelques années, sur la toile, sur le web comme on dit, il y avait un site internet qui prétendait dire tout sur Jésus-Christ.
Il semble au contraire que plus on entre dans le mystère du Christ, plus une parole est risquée et fragile … et du coup, moins il est possible de tout dire sur le Christ. Et cela particulièrement dans les lieux de souffrance de l'humanité. Et nous pensons particulièrement ce matin au Japon.
L’an passé, nous avons commémoré le 65ème anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz. Le Cardinal Decourtray s’y était rendu jadis, avec le Cardinal Lustiger, par solidarité avec ce dernier, pour ne pas le laisser seul. Mais c'est Albert Decourtray qui est revenu comme brisé de ce voyage, devant l'abîme du mal dans le cœur de l'homme. Il y a eu dans sa vie, dans sa vie spirituelle, un avant et un après Auschwitz.
Risquons, avec l'Evangile de la Transfiguration, une parole sur le Christ qui tienne compte du mal et de la souffrance en notre monde, et en notre cœur.
Les premières pages de chacun des Evangiles sont remplies de lumière. Mais jamais, jamais cette lumière n'illumine le Christ avant le jour de la Transfiguration ; et elle ne l'éclairera pas davantage jusqu'au jour de sa Résurrection, et même ensuite.
Le Verbe est la vraie Lumière qui éclaire tout homme en venant dans ce monde ; Il est la Lumière qui éclaire les nations. Mais nulle lumière n'éclaire l'enfant-Lumière : ni à Bethléem, ni au Temple de Jérusalem au jour de sa Présentation. La lumière n'est pas sur la crèche, ni sur l'enfant ; elle est sur les bergers : « L'Ange du Seigneur s'approcha, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière » … eux seuls !
Et si Saint Matthieu relit le ministère de Jésus comme une grande lumière qui se lève sur le peuple, on trouvera à Nazareth qu'Il ressemble trop à tout le monde pour que l'on croie qu'Il est le Messie. Nous avons médité cet Evangile il y a quelques dimanches.
Et au matin de Pâques ? Le tombeau est vide. Le Ressuscité est confondu avec le gardien du jardin, avec un compagnon de route, avec un homme sur le rivage. C’est dire qu’Il n’est pas nimbé de lumière.
Ainsi, le surgissement de lumière sur le Christ au jour de la Transfiguration est tout à fait unique. Il est d'ailleurs vécu en comité très restreint et entouré de consignes strictes de silence.
Et que dire chez Saint Matthieu de l'heure des ténèbres, celle où « l'obscurité se fit sur toute la terre » à l'heure de midi. L'heure sombre où « Jésus clame dans un grand cri : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ».
Jésus ne crie pas : « ne m'abandonne pas Seigneur », comme le proclament bien des psaumes ; il crie son abandon : pourquoi m'as-tu abandonné ?
Mais Jésus ne crie pas seulement son abandon ; il crie : « Mon Dieu, mon Dieu ». Il crie Sa foi, Sa relation au Père, dans l'expérience même de l'abandon.
Le centurion romain ne s'y trompe pas, lui qui proclame, lorsque tout est achevé : « Vraiment cet homme était Fils de Dieu ».
Ainsi Jésus meurt sur un pourquoi crié vers le Père. Un cri qui est l'opposé de la parole du Père aux jours du Baptême et de la Transfiguration.
En raison de la grande discrétion des récits évangéliques, seule peut-être la musique - les oratorios de la Passion ; le Christ au Mont des Oliviers de Beethoven - peut donner à entendre l'intensité de la détresse du Christ à ces moments.
Dans une lettre à Maurice Schumann écrite quelques mois avant sa mort, la philosophe Simone Weil disait : « J’éprouve un déchirement qui s’aggrave sans cesse, dans l’intelligence et au centre du cœur, par l’incapacité de penser ensemble le malheur des hommes, la perfection de Dieu et le lien entre les deux ».
Nous pressentons que le chemin tracé par le Christ ouvre des voies pour vivre cette incontournable question, sans pour autant répondre immédiatement à toutes nos interrogations. Là est le chemin à emprunter, dans le clair-obscur de la foi, dans la foi dépouillée des certitudes théoriques qui s’effritent peu à peu, une foi qui s’ouvre à une certitude intérieure qui n’a pas en elle-même son fondement.
Le Père répondra au cri du Fils, mais quand tout sera accompli, et après trois jours.
Le Père répondra comme pour dire : Voici Mon Fils bien aimé. Vous ne l'avez pas écouté. Vous l'avez tué. En Lui, Je mets tout Mon amour en Le ressuscitant. Et Je vous pardonne, car vous ne saviez pas ce que vous faisiez.
« La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée ».
Cette lumière déjà nous éclaire, comme secrètement ; elle est notre force au quotidien.
Abbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE