Nous venons d’entendre, dans ce passage de l’Évangile selon saint Matthieu, comment l’évangéliste met en scène les premiers pas de Jésus dans son ministère de prédication. C’est par une citation du prophète Isaïe, entendue dans la première lecture, qu’il éclaire ce récit de commencement et nous savons combien un récit de commencement est important et qualifie, donne couleur, à tout ce qui va suivre. Un commencement comme une clé de lecture.
Que nous dit ce texte d’Isaïe ? Que le choix de Jésus est de se tenir au carrefour, ce carrefour des païens qu’est la Galilée. Jésus vient du désert des tentations, récit qui précède immédiatement notre texte de ce jour, et choisit d’habiter en un carrefour : on pourrait dire que cette décision est le fruit de sa retraite, c’est ce qu’il entend, perçoit, de la volonté du Père. Mais il ne s’y tient pas comme n’importe qui ; sa vocation est unique : il sera la lumière ! Car cette croisée des chemins est un pays de ténèbres nous dit encore le prophète et l’on sait quel est le danger d’aborder un carrefour sans aucune visibilité. Jésus, dès les premiers instants de son ministère se présente donc, non pas d’abord comme celui qui se manifeste lui-même, qui dirait : « regardez-moi ! ». Il est celui qui donne à voir, qui éclaire ce qui se passe à la croisée des chemins des hommes. Il se manifeste donc comme le révélateur non seulement de Dieu, mais aussi des hommes. À sa lumière, une rencontre devient possible, une rencontre qui n’est plus forcément un carambolage.
En fait, c’est comme Lumière des hommes, Lumière qui éclaire le visage des hommes et permet une rencontre, que Jésus dit le mieux qui il est. Le paradoxe, en fait, c’est que cette lumière, ou plutôt, Celui qui est LA Lumière, de façon absolue et unique, choisisse des témoins. Car si la lumière permet de voir, on n’a généralement pas besoin d’une autre lumière pour la manifester. On n’allume pas une lampe pour voir la lampe qui éclaire. Et pourtant, c’est bien ce qui arrive dans l’Évangile d’aujourd’hui : en appelant Pierre et André, Jacques et Jean, Jésus suscite des lampes, des témoins, lui qui est la Lumière, le Jour sans déclin.
De faibles lampes, vacillantes, pour témoigner de la Lumière du jour ! Il y a une disproportion extraordinaire entre le témoin et ce dont il témoigne : c’est claire dans tous les récits bibliques de vocation, que ce soit celle des prophètes ou celle des apôtres, comme nous venons de l’entendre dans l’Évangile. Il n’y a donc pas de qualités notoires ou exceptionnelles qui fondent le témoin. Il est là, en train de pêcher et Jésus l’appelle. Cela signifie que chacun d’entre nous, ici présent, peut être témoin de la Lumière : rien ne manque à personne pour cela. On est là, ce matin, à la messe, et Jésus nous appelle.
Le témoin de la Lumière n’a donc rien à voir avec un témoin au sens juridique du terme. Dans un procès, mon témoignage a d’autant plus de poids que je suis moi-même un homme de bonne réputation, solide ; ici, en revanche, où il s’agit d’un témoignage rendu à la vérité, à la Lumière, la disproportion est essentielle. Je ne serai jamais assez vrai pour témoigner de la vérité, ni assez lumineux pour témoigner de la lumière. C’est la faiblesse même du témoin qui révèle le mieux la force de ce dont il témoigne. L’on peut penser à certains accents de saint Paul dans ses épîtres lorsqu’il déclare, par exemple, s’être présenté aux corinthiens « craintif et tout tremblant ».
Ce n’est évidemment pas la fragilité du témoin qui fait la force du témoignage, mais la fragilité de l’homme révèle la force de Dieu, l’œuvre de Dieu en lui dans une clarté souveraine.
Mais il faut faire attention, car en insistant sur le caractère secondaire du témoin, on remarquant qu’il n’est jamais à la hauteur, en montrant que ce n’est pas de soi que l’on témoigne, mais de plus grand que soi en soi, on pourrait croire que le témoin n’est qu’un simple instrument, un simple canal dont Dieu se sert pour se dire… Où est la dimension personnelle et existentielle ? En fait, ce témoignage n’est pas intellectuel, de l’ordre des idées : c’est corps et âme que le témoin est appelé à témoigner. Et ce dont il témoigne, c’est de son salut, de sa rencontre bouleversante et joyeuse avec le Dieu vivant. Le témoin devient « signe ». Mais le signe n’est pas provisoire, ni ne s’efface ni ne disparaît, comme si le témoin n’avait été qu’un instrument transitoire.
Pour comprendre cela, il suffit de remarquer qu’il ne peut y avoir d’Évangile selon Matthieu, Marc, Luc et Jean, pour citer les grands témoins, que parce qu’il y a eu un Matthieu, un Marc, un Luc, un Jean selon l’Évangile, c’est-à-dire né de nouveau, ressuscité par l’espérance, sauvé par la rencontre avec le Sauveur. On témoigne de son propre salut en témoignant du seul Sauveur. Ce n’est pas transitoire : c’est cela la vie éternelle.
En cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, demandons à Dieu de raviver nos lampes, d’éclairer le carrefour de nos rencontres, entre chrétiens, pour témoigner ensemble de l’unique Lumière qui se reflète sur nos visages.
f. EmmanuelAbbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE