
Jonas 3, 1-5.10
Psaume 24
1 Corinthiens 7, 29-31
Marc 1, 14-20
Frères et sœurs, c’est par ces mots, « frères et sœurs » que commencent beaucoup d’homélies si bien que cela est devenu presque conventionnel et que si l’on veut imiter un prédicateur, on commence ainsi le discours : « frères et sœurs… » J’imagine donc que personne ici n’est surpris que je vous appelle ainsi : « frères », « sœurs ». On aurait pourtant de quoi s’étonner : nous ne sommes, dans cette église, ni tous de même génération, ni de même origine sociale ou nationale : des vieux, des jeunes, des « âges moyens », des noirs, des jaunes, des blancs. Alors, sommes-nous vraiment frères et sœurs ?
Ce nom de « frère » est une des appellations les plus anciennes, les plus originelles pour parler des chrétiens. Constamment, dans le livre des Actes des apôtres, qui nous décrit les commencements de la communauté chrétienne, les disciples sont appelés « frères » : pour parler des Églises, on parle des « frères » de Corinthe ou des « frères » de Jérusalem.
On ne devrait donc pas être surpris que, dans l’Évangile de ce jour, Jésus appelle deux fois deux frères : Pierre et son frère André puis Jacques et son frère Jean. Mais si une des missions et des expressions du christianisme est bien la fraternité, pourquoi le Christ commence-t-il par appeler des frères de sang, des hommes qui connaissent et vivent déjà la fraternité ? Que peut-il leur apprendre et leur apporter de plus ?
Il y a au moins deux aspects de la Bonne Nouvelle qui transforment radicalement la fraternité selon la chair en fraternité chrétienne : le premier aspect, c’est l’éternité à laquelle nous sommes promis ; le second aspect, c’est l’universalité du salut qui fait sauter les frontières de l’Église. De cela, Pierre, André, Jacques et Jean ne peuvent pas encore en avoir une idée bien précise : non seulement Jésus va changer radicalement les relations entre eux mais leur relation à tous les hommes.
Rappelons-nous aussi que la fraternité selon la chair ne signifie pas toujours la concorde : la première fois que le mot « frère » apparaît dans la Bible, c’est pour parler d’Abel, « frère » de Caïn… on connaît la suite. Avec Ismaël et Isaac, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, la Bible nous décrit des situations conflictuelles où domine la jalousie, le pouvoir, le désir de domination et c’est inévitable puisqu’il s’agit pour des frères de partager, pensent-ils, l’amour des parents, voire les biens patrimoniaux. La fraternité ne part pas gagnante d’avance. Ce que nous apprend la Bible, c’est que la fraternité n’est pas donnée mais à recevoir et à construire.
Pour transformer l’essai de la fraternité, deux aspects, donc, de la Révélation, que sont l’éternité et l’universalité. L’éternité, tout d’abord, qui nous rend, pour ainsi dire, contemporains de tous ceux qui nous ont précédés dans la foi et en humanité. Les chrétiens sont un peuple de frères à travers les âges. J’ai toujours été surpris que Jacques et Jean puissent laisser leur père Zébédée dans la barque et partir, comme ça, à la suite de Jésus. C’est une Bonne Nouvelle bien étrange, du moins pour le père. À moins que ce ne soit pour trouver une relation de fraternité, retrouver un père selon la chair, comme un frère en Christ ! Cette fraternité nouvelle donne à chacun la responsabilité de tous, donne, à tous, la possibilité d’une parole à chacun. Nos parents, nos enfants, sont des frères et des sœurs en Christ. En avons-nous conscience ? C’est une invitation à un immense respect réciproque !
Deuxième aspect de la Révélation chrétienne, L’universalité, qui nous rend proches de ceux qui sont loin, qui n’arrête plus nos relations, et notre vocation à vivre, au cercle familial, au voisinage immédiat, à la cité ou à la nation ! Liberté, Égalité, Fraternité : pour que cette devise républicaine devienne chrétienne, il ne faut pas forcément changer les mots, il suffit juste qu’elle s’étende au-delà des frontières et atteigne tout homme... Désormais nul n’est trop étranger pour ne pas mériter le titre de frère.
La Bonne Nouvelle de la fraternité selon l’Évangile, c’est que désormais, nous avons un médiateur entre nous, Jésus, le frère aîné d’une multitude. C’est lui qui dira aux femmes, au matin de Pâques : « Allez annoncer à mes frères… » C’est lui qui nous appelle ses frères. Cette fraternité n’est plus un risque, celui de devoir partager l’héritage, elle est une chance puisque l’héritage, justement, c’est de partager la vie les uns avec les autres, comme lui-même nous a partagé sa vie de Fils de Dieu. L’héritage, ce n’est plus un avoir, mais un « être ensemble ».
Réunis autour du Christ, le frère aîné rendu présent sur l’autel, nous réciterons tout à l’heure la prière des fils et des filles de Dieu, le « Notre Père ». Puissions-nous puiser à cette source la grâce de faire de nos communautés des fraternités, de jouir dès aujourd’hui de l’héritage qu’est la vie fraternelle.
Frère Emmanuel
Abbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE