
Deutéronome 18, 15-20
Psaume 94
1 Corinthiens 7, 32-35
Marc 1, 21-28
Dans la synagogue de Capharnaüm, le jour du sabbat, un homme - dans la force de l’âge - commente le texte du jour. Et là, il se passe quelque chose. Saint Marc n’a noté ni le texte commenté, ni le commentaire ; seulement l’effet produit sur les auditeurs : « un enseignement nouveau » ; et le mot enseigner ou enseignement revient 4 fois dans cet Evangile. Le mot grec employé suggère une nouveauté au sens qualitatif, une profondeur jamais atteinte dans l’approche de la Parole de Dieu. Comme le dit un psaume : des chemins s’ouvrent dans les cœurs. Un moment d’éternité en quelque sorte. On pressent la suspension du temps et un silence profond qui s’installe.
Et là, c’est le clash, l’incident qui vient tout casser. Un cri, un cri primal qui déchire le silence et casse l’atmosphère : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais fort bien qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu ».
Une voix qui parle de Dieu, qui éveille Dieu en ceux qui l’écoutent, et un cri qui vient briser cela. Plus encore que casser l’atmosphère : essayer de déstabiliser l’homme qui parle, en brûlant les étapes et en niant sa mission : « tu es venu pour nous perdre » alors que précisément Jésus veut dire en hébreu : le Seigneur sauve. L’homme crie que Jésus de Nazareth est le Saint de Dieu ; c’est vrai, mais ce n’est pas la bonne fréquence pour le dire. Ce n’est pas celle de la confession de foi mais de la haine, du refus de Dieu. Ce n’est pas une voix qui éveille Dieu en ceux qui l’écoutent, c’est une voix grinçante qui agresse l’oreille du cœur.
Frères et Soeurs, près de 2000 ans nous séparent de ce texte d¹Evangile. Le
Concile Vatican II nous demande de chercher le sens que l¹auteur a exprimé «en des circonstances déterminées, dans les conditions de son temps et l¹état de sa culture » (Dei Verbum).
Il faudrait faire ce travail avec la seconde lecture de ce jour et interroger des couples, les diacres permanents mariés de notre diocèse puisqu’ils sont parmi nous - : sont-ils divisés par leur mariage ? Et les moines en charge de l’économie du monastère, ne sont-ils pas eux tiraillés ? Et ce tiraillement est-il finalement toujours mauvais puisque tout homme doit gagner le pain qu’il mange ! même les moines ! Mais revenons à notre
Evangile.
Il nous faut tenir compte de l’évolution des mentalités, et particulièrement des éclairages nouveaux qu¹apportent les sciences humaines sur les maladies psychiques ; et donc décrypter ce texte d¹Evangile avec les outils de notre temps, pour ne pas tomber dans une lecture fondamentaliste dont nous connaissons les dégâts à travers l’actualité.
Ceci étant dit, nous rencontrons parfois cette fréquence grinçante dans des conversations, des interviews, des livres, des émissions de télévision. Cette fréquence désagréable qui prétend connaître qui est Dieu - en fait une caricature - pour mieux Le rejeter avec violence et outrance. Bien sûr, il y a eu souvent dans l’histoire de ceux qui font cela un contre témoignage grave, un scandale. Parfois une révolte contre Dieu, face à la souffrance, à une injustice. Ainsi cette fréquence grinçante qui nie Dieu existe, et nous la rencontrons parfois.
Il nous faut éviter de donner prise à cette voix grinçante qui peut se nourrir de paroles malheureuses sur Dieu. Et c’est très difficile car cela arrive aux plus grands saints de notre temps, particulièrement dans le domaine si délicat de la souffrance.
La bienheureuse Mère Teresa de Calcutta l’a bien perçu. En 1988, elle disait dans une interview : « J’ai dit un jour à une personne qui souffrait du cancer que c’était un baiser de Jésus. (…). Elle m’a regardée et m’a dit : "Dites à Jésus qu’il cesse de m’embrasser !" ». Mère Teresa voulait dire que la personne qui souffre peut expérimenter une proximité avec le Christ en Croix, « si près de lui qu’il peut vous embrasser » avait-elle dit. « Dites à Jésus qu’il cesse de m’embrasser ! » ; des lecteurs n’ont pas eu le réflexe vital de l’interlocutrice de Mère Teresa et se sont braqués, et se sont braqués contre Dieu, contre ce Dieu-là censé aimer la souffrance, ce que ne nous voulait pas dire Mère Teresa.
La voix grinçante qui se braque contre Dieu peut se nourrir de nos langages imprudents sur Dieu. Récemment, à quelqu’un qui lui recommandait sa mère atteinte d’un cancer des os en stade terminal, une personne consacrée a répondu : « quelle chance elle a ; elle va sauver des âmes ». Un cancer des os, une chance, vraiment ?
Terminons par un exemple de geste juste, en rapport avec notre Evangile, en tenant compte de l’écart des mentalités, et de l’apport des sciences humaines.
Dans une vénérable Abbaye, un évêque présidait l’Eucharistie. Grégorien … ambiance recueillie … et pour une fois, pas de téléphone portable qui sonne plusieurs fois car le propriétaire ne sait pas s’en servir ! Soudain un cri, un cri primal qui déchire le silence et casse l’atmosphère : un homme malade, en pleine crise de délire. Après un moment de saisissement, frère Marie-Gros Bras et frère Marie-Gendarme bondissent pour éloigner l’intrus ... manu militari. Ils sont arrêtés net par l’évêque – proche de l’Arche de Jean Vannier – qui traverse le chœur des moines, s’assied à côté de l’homme qui continue de crier. Lentement, avec un regard désarmé, il avance sa main, la lui pose sur la tête. L’homme ne crie plus, il gémit doucement. On le verra après de longues minutes, la tête sur l’épaule de l’évêque et jouant avec sa croix pectorale. Lorsqu’il revint à l’autel, l’évêque s’aperçut que l’homme l’avait suivi. Il l’installa au milieu des moines, là où il y avait une place vide, juste à côté de frère Marie-Gros Bras … qui en était tout retourné ... et en parle encore.
Ce jour-là, au milieu d’un rite immuable et sécurisant, Dieu était passé, là où on l’attendait pas : dans la perturbation du rite. Au milieu de tout ce qui permet une plus grande intériorité, un élément perturbateur en avait sorti tout le monde. Mais l’incident avait conduit à une intériorité plus grande encore.
Un vieux frère disait : « cela fait 60 ans que je suis ici et jamais je n’avais vécu une si belle Eucharistie ».
fr. Jean-Jacques
Abbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE