Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus dit à plusieurs reprises : « Vous avez appris... ; moi, je vous dis... », il est possible que notre première impression soit que Jésus est simplement en train de réviser la Constitution d’Israël ou de réviser le Code de Droit Canon de l’Ancien Testament.
Or, si nous étudions attentivement les paroles de Jésus, nous nous rendons compte qu’il exige de nous un changement beaucoup plus radical. Il ne s’agit pas d’un changement de la loi mais de la relation à la loi – un changement qui requiert une conversion du cœur et non celle de la loi. Jésus n’abolit pas la Loi. Pour lui, être grand dans le Royaume des Cieux, ce n'est pas planer dans les grands sentiments et les grands projets, en se croyant au-dessus des commandements minimes ; cela comporte obligatoirement de faire, et de faire avec exactitude, comme un bon artisan pour qui les détails donnent sa qualité à la finition.
En même temps qu’il nous dit cela, il nous dit aussi : ne restez pas à ce niveau. Si la justice vous demande de donner votre manteau, donnez aussi votre chemise. Si la justice vous donne droit à exiger œil pour œil ou dent pour dent, pardonnez simplement à celui qui vous a offensé ou qui vous a nui. Si le code de comportement moral vous interdit un certain nombre de choses telles que, par exemple, de prendre la femme de votre voisin, je vous demande de surveiller même les désirs de votre cœur.
Pour que la justice nous ouvre l’accès au Royaume des Cieux, il faut qu'elle ait en elle-même, indépendamment de toute comparaison, quelque chose de débordant, de surabondant. Or, cette surabondance, Jésus nous dit qu’elle n’est possible qu’à une condition, celle de l’incarnation, celle de l’unité indissociable de notre corps et de notre âme.
« Si ta main t'entraîne à la chute, coupe-la ; si ton pied t'entraîne à la chute, coupe-le ; si ton œil t'entraîne à la chute, arrache-le ».
On trouve normal, sans même y réfléchir tellement, qu'une partie du corps (un organe malade) soit sacrifiée pour sauver le corps. Mais se couper une main, s'arracher un œil pour un bien «purement moral», cela nous paraît relever d'une pensée religieuse terriblement primitive, magique. Ce verset devrait avoir pour vertu de nous amener, un peu brutalement, à remettre en question la conception si souvent désincarnée que nous nous faisons du «salut». Celui-ci consiste, d'après Jésus, à entrer dans la vie ; et cela se fait pour chacun avec ses yeux, ses mains, ses pieds.
Nous savons qu'il ne servirait pas à grand-chose de trancher un membre extérieur dans lequel se manifesterait une révolte, et qu'il nous faut attaquer le mal d'une manière plus profonde et plus globale. Mais celle-ci doit rester pleinement incarnée. De cette pensée se dégage une vision auguste, celle de notre engagement. L'homme est un être capable de s’engager, capable de dire oui et de dire non. Dans cette situation, il est seul.La responsabilité de nos “oui” et de nos “non” nous reste tout entière. Elle suppose l’amour du Christ et une grande capacité d’espérance.Elle suppose aussi la patience, nous le savons bien, c’est chaque jour qu’il faut dire « oui » et ne jamais se désespérer de nos échecs.
Cependant, reconnaissons-le,l’enseignement de Jésus concernant la loi est une source de grande insécurité – mais une insécurité très salutaire. En effet, si être bon consiste à ne pas commettre d’adultère, à ne pas tuer, à ne pas exiger plus qu’un œil pour un œil et une dent pour une dent, à ne pas manquer la messe le dimanche... je puis facilement me sentir sûr. Je puis en effet vérifier périodiquement si je suis bon ou non. Et si j’ai péché, je sais exactement quand, où et comment. Cela me donne un très grand sens de sécurité.
Mais si être fidèle à l’appel de Jésus consiste à donner toujours plus qu’on me demande, à réparer la relation entre moi et mes frères lorsqu’elle est brisée – alors je vis dans cette bienheureuse et constante insécurité qui consiste dans la conscience d’être toujours appelé à quelque chose de bien plus que ce que je suis actuellement et que je suis en train de faire. Insécurité est alors synonyme de pauvreté.
C’est avec cette pauvreté de cœur, dans l’attitude d’enfants titubants encore en train d’apprendre à marcher, que nous nous approchons maintenant de l’autel, trouvant une sécurité très authentique, non dans notre propre justice, que nous sommes conscients de ne pas avoir, mais dans l’amour du Christ, dans sa miséricorde et dans sa compassion.
F Jean-LucAbbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE