Les trois lectures que nous venons d’entendre ont quelque chose d’un peu inquiétant, car ce qu’elles nous proposent n’est rien de moins que la sainteté. Et la sainteté nous fait peur, surtout quand elle nous est présentée non pas comme une proposition facultative, ni une option ou un choix parmi d’autres, mais comme un ordre. Le livre des Lévites nous l’a dit clairement : Le Seigneur s’adresse à Moïse et lui dit : « Parle à toute l’assemblée des fils d’Israël ; tu leur diras : ‘Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint’. » Appartenir au peuple saint a pour conséquence ce ‘Soyez saints !’ qui s’adresse à tous ses membres.
Saint Paul, dans sa 1ère lettre aux Corinthiens dira la même chose en d’autres termes : « Le Temple de Dieu est sacré, et ce Temple, c’est vous. » L’image n’est plus celle du peuple, mais celle du Temple. Et de même que Moïse, dans l’ancienne alliance, rappelait sans cesse aux Israélites qu’ils étaient le peuple de Dieu, que c’était leur vocation ; de même saint Paul rappelle aux nouveaux chrétiens : « N’oubliez pas que vous êtes le Temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous. »
En entendant cela, on peut se réjouir du privilège qui nous est fait, et aller fouiller les textes pour y chercher les honneurs que l’on est en droit d’en attendre. Ce serait bien naïf. La tradition juive a toujours affirmé que faire partie du Peuple Elu n’est pas un privilège, mais une exigence. En quoi consiste cette exigence ? Nous l’avons entendu, dès la première lecture, au livre des Lévites : faire partie du peuple saint, cela veut dire n’avoir aucune pensée de haine contre son frère, ne pas se venger ; ne pas se faire complice du péché de son frère, mais au contraire, ne pas hésiter à le réprimander ; ne pas garder de rancune ; aimer son prochain comme soi-même. Autrement dit, des exigences qui nous semblent largement hors de notre portée et que nous nous arrangeons pour « oublier » tous les jours, si ce n’est plusieurs fois par jour. Comment peut-on n’avoir aucune pensée de haine contre son frère ?
Jésus, dans l’évangile, est encore plus irréaliste : il nous demande de tendre la joue gauche à celui qui nous frappe sur la joue droite ; de laisser notre manteau à celui qui veut nous prendre notre tunique ; de prier pour ceux qui nous persécutent. Ça n’est pas raisonnable!
Que ce soit dans l’ancien ou dans le nouveau Testament, — soyez saints car moi, le Seigneur, je suis saint ; ou bien : soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait — dans un cas comme dans l’autre, le programme semble impossible. Ce qui est assez fâcheux : car si la sainteté et la perfection sont cet idéal lointain sur lequel on s’acharne au prix de grands efforts perdus d’avance, avouons-le, c’est un peu accablant, voire désespérant.
Alors, où est l’erreur ? Elle vient de ce que nous confondons la sainteté avec l’impeccabilité, le parcours sans faute, le « pas droit à l’erreur ». Nous oublions que la sainteté chrétienne n’a rien à voir avec cette idée païenne. La sainteté n’est pas devant nous comme le but inatteignable, elle est derrière nous comme ce qui est donné au départ à tous et à chacun. C’est le cadeau initial : vous êtes le peuple saint ; vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu. Vous avez été créés dans le Christ, dès le départ, dès l’origine de votre existence. La sainteté, c’est notre terre natale, notre patrie véritable parce que c’est celle de Dieu lui-même qui nous a créés à son image, dans le Christ. Cette image, elle est inscrite au plus profond de nous-mêmes, et elle est indélébile. Le péché peut bien la recouvrir sous une épaisseur énorme de souillure, l’image, elle, en dessous, reste intacte. Vierge.
Et c’est pour cette raison que les passages de l’évangile, comme les Béatitudes ou l’amour des ennemis, — ces textes les plus fous — continuent de nous interpeller fortement. Ils résonnent en nous, ils nous parlent, ils font vibrer comme une nostalgie de notre vérité primordiale qui est celle de toute l’humanité.
Quand Jésus nous dit : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », il nous invite à aller jusqu’au bout d’une grâce déjà déposée en nous. Ce « jusqu’au bout », Jésus l’a vécu lui-même en aimant les siens « jusqu’au bout », jusqu’à la mort. « Jusqu’au bout », c’est le sens du mot « perfection » : est parfait, ce qui est achevé, ce qui a été mené jusqu’au bout. Là encore, ne confondons pas la perfection avec un parcours sans faute. La perfection dont parle Jésus ne consiste pas à éviter toute faute. Il s’agit plutôt d’avoir le courage de toujours recommencer, d’aller toujours plus loin, jusqu’au bout, jusqu’à la fin. Le Père céleste va jusqu’au bout de son amour lorsqu’il fait lever son soleil ou tomber la pluie sur les bons comme sur les méchants sans s’inquiéter de l’usage qu’on en fera.
Aussi longtemps que nous nous contenterons d’aimer ceux qui nous aiment, nous n’irons pas jusqu’au bout de l’amour. Si nous ne sommes pas capables de prier pour ceux qui nous persécutent, nous n’allons pas jusqu’au bout de la prière. Et tant que nous refusons d’aller jusqu’au bout — jusqu’au bout de notre vérité de fils de Dieu —, il n’y aura pas de paix possible sur cette Terre. Les pays en guerre, les communautés divisées, les familles déchirées, ne pourront retrouver la paix que si l’appel à la sainteté est entendu. Il faut qu’il y en ait au moins un qui commence, au moins un qui brise le cycle de la vengeance, au moins un qui accepte de ne pas riposter au méchant. La question est posée à chacun de nous aujourd’hui : acceptes-tu d’être celui-là : celui qui commence, celui qui fait le premier pas, et qui est prêt à se laisser conduire jusqu’au bout de cet appel ?
Question difficile. La réponse n’est pas sans risque. C’est le risque de la sainteté qui nous fascine et qui nous fait peur à la fois. La paix sur Terre est à ce prix. L’avènement du Royaume passe par là. Nous le savons, nous le savons tous. Si cela nous fait peur, c’est parce que nous savons que cela nous conduit sur les pas de Jésus, sur le chemin de la Croix. Et si cela nous attire, c’est parce que nous connaissons aussi le but : « Tout vous appartient, nous a dit saint Paul, le monde et la vie et la mort, le présent et l’avenir : tout est à vous. Mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu».
Amen !
fr. Michel MarieAbbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE