Nombres 6, 22-27
Psaume 66
Galates 4, 4-7
Luc 2, 16-21
Ste Marie Mère de Dieu
Frères et sœurs, du fait que, cette année, Noël et le 1° janvier ‘tombent’ un dimanche, comme on dit, le dimanche de la Sainte Famille a ‘sauté’, comme on dit ! Il y aurait peut-être à réfléchir, une autre année, sur ce temps liturgique, qui, contrairement au temps de la pendule, se permet de ‘tomber’ et de ‘sauter’, et cela de façon quasi-naturelle…
Mais aujourd’hui, puisque c’est la fête de Marie « MERE de Dieu », je voudrais écouter deux mots constitutifs de la famille, deux noms qui en sont des piliers, « Père » et « Mère », et deux figures dont la fausse proximité prête parfois à confusion, à savoir Dieu le PERE de Jésus Christ, et Marie la MERE de Jésus Christ.
Certes, l’Enfant de ces deux, c’est Jésus le Christ !
Mais ces trois, le Père, la Mère et l’Enfant, ne sont pas une famille.
Ces trois, le Père, la Mère et l’Enfant, ne sont pas non plus la Trinité.
Et la Trinité n’est pas une famille !
Mais surtout, ce père et cette mère ne sont pas du tout un COUPLE, ils ne sont pas mariés (quelle abominable hérésie ce serait !).
Actuellement aussi, on peut être père et mère du même enfant sans former un couple, c’est hélas trop souvent vrai !
Frères et sœurs, si je vous donne l’impression de triturer un peu les mots, c’est que ces deux mots, père et mère, nous les identifions trop vite et malgré nous à une réalité familiale immuable, comme s’il s’agissait d’étiqueter des réalités limpides. Eh bien non ! les évolutions culturelles nous font un devoir de revisiter ces mots, et de les revivifier en les dégageant des amalgames où les a plongés une culture, une culture qui passe et se transforme, comme la nôtre aussi va passer et se transformer.
Père / Mère : la toute première chose à dire, mais avec énergie, est que ces notions ne se superposent pas tranquillement à la distinction des deux principes masculin et féminin.
Jésus ne dit nulle part que Dieu est masculin, il dit qu’il est Père.
C’est nous qui faisons l’amalgame ! alors même que le livre de la Genèse nous dit très clairement et d’emblée que « Dieu a créé l’être humain à son image : mâle et femelle ; masculin et féminin, il les créa » (Gn 1,27) ! L’amalgame ne peut pas tenir ! La Bible parle aussi à plusieurs reprises des entrailles de Dieu, et ces « entrailles » sont le mot qui désigne la matrice, l’organe qui appartient en propre à la femme. Il est là, cet organe, dans le verset que l’on ne cesse de chanter depuis Noël en français et en latin, tiré du Psaume 109, « tu es prince au jour de ta naissance, comme la rosée, avant l’aurore, ex utero, je t’ai engendré… »
Dieu n’est donc pas masculin, mais Jésus nous dit qu’il est « Père » : il s’agit d’autre chose.
Pour aller plus loin, il faut dissiper une seconde confusion, induite par le langage, et qui réside dans l’apparente symétrie de ces rôles, père / mère, papa / maman.
Ce qui fait advenir un père et une mère, ce n’est justement pas leur relation de couple, duelle, plus ou moins symétrique, mais une relation tierce, une relation autre, nouvelle, la relation à l’enfant. Et là, quelque chose brise radicalement la symétrie du père et de la mère.
Chez la mère, nous le savons, le lien originaire avec l’enfant est manifeste, visible, constatable par tous à la naissance, et donc indiscutable. Tel est le lien de Marie avec Jésus.
Le père, lui, a bien également avec l’enfant un lien originaire, mais ce lien en revanche n’apparaît nulle part avec évidence ; dans l’évangile, pour Jésus, cette non-évidence est renforcée, problématisée, poussée à l’extrême. Communément, qu’est-ce qui atteste la paternité du père ? Ce ne sont que des paroles, deux paroles, la parole du père lui-même, qui est requise parce qu’il peut nier cette paternité, et puis la parole de la mère, paroles exprimées, ou tacitement référées à celle du mariage.
La reconnaissance d’une paternité est toujours et seulement un acte libre de parole à deux voix : parole du père et parole de la mère.
Alors, pour en revenir à Jésus, appeler son dieu « mère » poserait la relation comme issue d’une évidence, d’un lien manifeste, constatable.
Tandis que si le Dieu de Jésus est appelé « Père » et non pas « Mère », c’est justement que son lien aux enfants que nous sommes n’est nullement manifeste ou indiscutable, il n’est pas de l’ordre de l’évidence : la reconnaissance ne passe que par des paroles, la sienne, la parole de Dieu, et la parole de l’Eglise, qui est notre mère, celle qui nous a enfantés visiblement par le baptême.
Que Jésus ait pu percevoir cette parole du Père, c’est ce que rapporte l’évangile de son baptême et le récit de la Transfiguration ; les deux fois résonne l’Ecriture, la Parole de Dieu à travers ce verset du Psaume 2 : « Tu es mon fils ».
Aucun chemin direct pour aller à Dieu notre Père ! rien d’évident pour le reconnaître, rien d’indiscutable, non ! au contraire, la nécessité d’une médiation, d’un recours à la parole, au dialogue, la nécessité d’écouter ce Père qui parle et la mère Eglise qui nous parle de cette paternité.
Frères et sœurs, la contemplation du mystère de Marie, la Mère de Jésus notre Seigneur et notre Dieu, peut purifier notre regard sur Dieu, Dieu le Père, ce Père que Jésus nous a révélé, dont il nous a révélé la tendresse et la proximité en l’appelant « abba ».
En ce premier jour de l’année, que la tendresse de Marie notre mère, nous conduise à celle, mystérieuse, mais non moins certaine, de Dieu notre Père, « abba ».
Frère David
Abbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE