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Présence d'En Calcat [ N°153 ] décembre 2001

Editorial
Père Abbé

SIMPLES PROPOS SUR LES SIGNES DE LA PRIERE
Edmond Durand

TA LOI FAIT MES DELICES
Frère Marie-Bernard

DEMEURER DANS L'AMOUR
Frère Marie-Bernard

L'OS ET LA PEAU
Frère David

L'ŒUVRE DU SIXIEME JOUR
Marie Noël

LA FEMME EST LA GLOIRE DE L'HOMME
Ghislaine Galy

INCARNATION, DÉPENDANCE ET LIBERTÉ
Frère Anselme

PAGE DES OBLATS
Frère Marie-Bernard

BONDISSEZ DE JOIE VERS LE SEIGNEUR TERRE ENTIERE
Frère Guy

LA VIE A EN CALCAT

BERCEUSE DE LA MÈRE-DIEU


NOËL : Dieu… enfant…


Je passais un jour dans ma famille et faisais ainsi la connaissance d'une petite nièce. Elle avait 10 jours, avec de grands yeux ouverts sur tout, sans peur. Je pensais à Dieu.

J'écoutais les frères d'une communauté que je visitais et dans la parole et le regard de tel ancien, brillait cette clarté de l'être qui a gagné en transparence ce qu'il a perdu en couleurs; je pensais à Dieu.

J'étais auprès de notre frère Guy qui approchait, confiant, de sa pâque avec ce regard et ce sourire qu'il a gardés jusqu'au bout et qu'il nous laisse. Je venais de lui lire le psaume 120 : " Je lève les yeux vers les montagnes… Le secours me viendra du Seigneur… Le Seigneur te gardera de tout mal, il gardera ta vie. Le Seigneur te gardera, au départ et au retour, maintenant, à jamais. " Un silence et il me dit : " J'aime beaucoup ce psaume. C'est la courbe de notre vie… L'important, c'est le Christ; être avec Lui…" Naître enfin!
Dieu qui naît enfin parmi nous pour que nous naissions enfin à Lui, à sa Vie, et pour toujours, toute peur vaincue, enfin!
Dieu tout-petit, ce Dieu qui s'est fait enfant, nu, vulnérable, dans les bras d'une femme, ce Dieu, c'est notre Dieu à nous, qui nous dit ainsi tout ce que nous avons besoin de savoir, rien qu'en ayant voulu naître comme ça. Bref, un Dieu tout-petit, un enfant, pour ne faire peur à personne.

" Celui qui ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n'y entrera pas…" (Luc 18/17) . J'aime entendre ce "comme" de deux façons. D'une part, le Royaume est un petit enfant à accueillir; d'autre part, le Royaume est à recevoir à la manière dont un enfant le reçoit.
Le Royaume à Noël, c'est ce tout-petit enfant de Bethléem; le Royaume est à recevoir comme cet enfant qui est dans la crèche. Le Royaume, Dieu, est un enfant; il doit être accueilli comme tel et, pour cela, il importe de redevenir enfant : " Si vous ne devenez pas comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume de Dieu…" (Matthieu 18/3). L'enfant, le nouveau-né, proche encore de son origine, ne peut que s'en remettre aux mains des autres pour l'accueillir, comme le Dieu-enfant de la crèche entre les mains de Marie et de Joseph, et celui qui meurt ne peut que s'en remettre aux mains des autres pour le recueillir, comme l'Homme-Dieu que l'on descend de la Croix et que l'on remet à sa mère, puis au tombeau d'où il va renaître à la Vie, à la gloire du Père. La courbe de notre vie, de l'enfant à l'enfant, de la naissance à l'autre naissance… de Dieu à Dieu… La courbe de la confiance, l'humanité tout contre Dieu, comme un enfant contre sa mère. Peut-être les hommes grandissent-ils trop vite et mal, en oubliant Dieu, la source, en se détachant d'elle. Alors les hommes se dessèchent, sèchent de peur.
" Quelques temps après la naissance de son petit frère, la petite Sachi commença à demander à ses parents de la laisser seule avec le nouveau-né. Ceux-ci craignaient que comme tous les enfants de 4 ans elle soit jalouse et veuille le frapper ou le secouer, aussi refusèrent-ils. Mais elle ne montrait aucun signe de jalousie. Elle traitait le bébé avec gentillesse et ses demandes pour être seule avec lui devenaient de plus en plus fortes. Ils décidèrent de la satisfaire.
Transportée de joie, elle entra dans la chambre du bébé et ferma la porte, mais il y avait une fente ouverte, assez grande pour que les parents puissent l'observer et l'écouter. Ils virent la petite Sachi aller tranquillement vers son petit frère, mettre son visage tout près du sien et lui dire tranquillement : " Bébé, dis-moi à quoi ressemble Dieu, je commence à l'oublier. "

Ce Dieu enfant qui vient d'auprès du Père, né du sein de la Vierge, est Celui qui vient exorciser l'humanité de la peur qui jette les hommes les uns contre les autres. La Paix est un enfant, la Vie est un enfant, le Royaume est un enfant, Dieu est un enfant. L'autre qui me fait peur demeure-t-il, pour moi, un enfant?
Retrouver l'enfant en chacun, ne serait-ce pas la grâce de Noël ?

Noël : Dieu-Enfant, l'Homme-Enfant, tout-petit, faible et désarmé, désarmant. N'est-ce pas à cette lumière qu'il faut tout revoir, reconsidérer et d'abord nos relations à tous les niveaux? Au moment où des hommes sont prêts à s'affronter au nom de la religion, je pensais à cela en écoutant un frère nous parler de la Mission :

" …se battre au plan sociologique et médiatique pour faire nombre, pour se rassurer et faire peur à l'autre…est-ce le meilleur service que l'on puisse rendre à l'Evangile? Ce n'est pas si sûr. Si notre succès crée peur et panique dans le camp d'en face, chez "les autres", il n'est pas certain que cela constitue une véritable avancée du Royaume. La mission ne consiste pas à faire peur, mais à annoncer une bonne Nouvelle. L'urgence, aujourd'hui, c'est peut-être de rassurer l'autre; de l'écouter pour lui confirmer qu'il existe à mes yeux et qu'il a du prix, "comme un tout-petit enfant"; ça c'est une bonne nouvelle.
Mais pour en arriver là, il faut peut-être que le terrain prioritaire de la mission soit les chrétiens eux-mêmes; que, face aux fabuleux changements que connaît notre monde en ce moment, les chrétiens redécouvrent sans cesse que Jésus-Christ est toujours une bonne nouvelle. Que lui seul peut nous dire: N'ayez pas peur. Surtout, n'ayez pas peur de vos frères…"

N'ayez pas peur : Dieu est un enfant. Il vient comme un enfant : "Un enfant nous est né, un fils nous est donné." Tout commence et recommence : c'est Noël pour notre terre!

Joyeux et saint Noël à tous!

f. André-Jean, abbé

SIMPLES PROPOS SUR LES SIGNES DE LA PRIERE

1. Les signes de notre prière sont-ils signifiants ? sont-ils, pour nous et pour ceux qui les perçoivent, signes de la foi ? Peut-être nous faut-il réapprendre à tracer notre signe de croix, sans hâte, avec ampleur, enveloppant notre corps entier et l'associant, comme au Baptême, à notre acte de confiance totale et affectueuse à notre Dieu, Père, Fils et Esprit… Peut-être les "Notre Père" ou "Je vous salue" qui clôturent certaines de nos réunions sont-ils bien pâles et ne prennent pas le temps de laisser chacun de leurs mots, chargés de Bible et d'existence, résonner en nous ).

2. Des gestes sont prière. On prie debout ou assis ou à genoux ou prosterné ; on prie immobile ou en mouvement. La marche, le pèlerinage, la danse, la musique, les fleurs, la lumière, le travail se font prière . On prie mains jointes ou mains ouvertes, bras croisés ou en croix ou bien dressés bien haut ; on ferme les yeux ou on les tient en éveil, on prie par le silence ; on prie par les éclats de joie. Chacune de ces attitudes a son sens ; chaque priant solitaire ou chaque petit groupe la choisit à son gré, mais les ressourcer dans les souvenirs bibliques enracine, réconforte, élargit notre prière.
La Liturgie, prière de toute l'église, prière du Corps du Christ, confie à la communauté rassemblée de signifier, devant tous, la réalité la plus profonde : l'offrande à jamais de Jésus à son Père et notre Père. Il offre sa vie, sa mort, sa Résurrection, l'histoire et le monde. Alors, ce qui manifeste là notre prière, c'est l'unanimité du rassemblement, de l'écoute, de l'acclamation qui conclut la Prière Eucharistique, celle enfin de notre procession, toute tendue vers le Pain de Vie. Notre cheminement ensemble, même cahin-caha, est - sans qu'il soit utile d'y ajouter quelque dévotion - une démarche d'adoration et une image de l'humanité en quête de la nourriture qui demeure.

3. dans l'histoire des hommes, la prière, comment commence-t-elle ? qu'en firent voir les premiers grands priants ? La Bible en retient peu de chose : à peine quelques bouts de phrase, dispersés parmi les centaines de péripéties des 50 chapitres de la Genèse. "Enoch, petit-fils d'Adam, fut le premier à invoquer le Nom de Yahvé" ou bien, quelques millénaires plus loin, "Abraham bâtit un autel et il invoqua…" et un peu plus tard, "Melchisédech apporta du pain et du vin. Il était prêtre du Très haut". Plus tard encore : "le Seigneur apparut à Abraham, qui tomba la face contre terre". Après ces croquis, notés en passant, surgit l'intense et dramatique marchandage priant par lequel Abraham essaie de sauver Sodome et Gomorrhe, puis, tout un livre vient qui campe un géant de la
prière : "Moïse parlait et Dieu lui répondait". A pleines pages, trois autres livres encore recueillent les paroles de Moïse et de dieu.
Dans la prière biblique, l'initiative appartient à dieu. C'est Lui qui interpelle Moïse au Buisson Ardent, le petit Samuel dans la maison d'Héli, Isaïe dans le Temple, Jérémie, Ezéchiel, Amos derrière ses troupeaux, Joël, Osée et les autres. A Salomon "il dit en songe : demande ce que je dois te donner" (1 Rois 3). Dieu inspire la prière, en crée les occasions et le climat, agit dans et par les hommes qui prient. Plutôt que de relever les mots de ces derniers, l'Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome développent à pleines pages les exigences morales, sociales, culturelles de Dieu, leur grand interlocuteur. La prière qui leur est la plus chère est la bénédiction : l'homme bénit Dieu et appelle les bénédictions de celui-ci sur ses frères, à la manière de Moïse en ses adieux (Dt 33).

4. La prière des Psaumes révèle qui est l'homme. Seuls ou réunis, les orants - de toute religion d'ailleurs - rendent lisible la variété des expressions corporelles de la prière ; les Psaumes, eux, nous immergent dans l'immense diversité des situations où l'on prie. La prière jaillit dans nos bonheurs et nos malheurs, elle retentit en nous et alentour. Parce qu'ils "souffrent, ont peur, sont pourchassés, tombent, étouffent", les psalmistes "ont le cœur qui leur manque ; ils crient, supplient, appellent, cherchent". Parce qu'ils "trouvent leur joie dans le Seigneur, ils l'acclament, proclament ses œuvres, deviennent louange à la gloire de son Nom, chantent un chant nouveau".
Le premier mot du premier des 150 Psaumes est le mot heureux. "Heureux l'homme qui, jour et nuit, murmure la Loi du Seigneur… Heureux qui s'abrite en Lui… Heureux qui est par-donné… Heureux le peuple dont le Seigneur est Dieu… Ton familier… L'homme que tu reprends". Les images de ce bonheur abondent "l'arbre au bord des eaux… l'olivier vert… le palmier… le berger". Mais la fréquence d'un autre mot nous frappe également : "ma plainte". Font partie du lexique de la prière "larmes, sanglots, soupir, gémissement… Dieu, desserre mon angoisse ! D'un empan, tu as fait mes jours. Ma durée est néant devant toi"… Toute prière prend sa coloration, son épaisseur et sa densité dans les contrastes de la vie.

5. Les Psaumes nous révèlent qui est Dieu : "Notre abri, la tente qui nous protège, notre citadelle, notre roc !" Dans sa demeure et ses autels "l'hirondelle habite et trouve un nid pour ses petits". Les cieux le racontent et la voix de l'histoire se joint à la leur. "Il guide les humbles dans la justice ; ses sentiers sont amour et vérité. Il est le salut et la paix". Comment alors le croyant ne le célébrerait-il pas ? "ne frémirait-il pas de paroles belles ?", n'inviterait-il pas tout le monde à faire vraiment connaissance avec Dieu ? "Goûtez et voyez comme est bon le seigneur !".
deux mouvements complémentaires nous entraînent vers
le Dieu vivant : notre besoin profond (même s'il reste souvent inconscient) et Son appel. D'une part "Mon âme a soif"; d'autre part, le Seigneur de l'Apocalypse "se tient à la porte et il frappe". Chargés de mémoire, des lieux et des textes nous aident à revivre et à vivre l'histoire du dialogue entre Dieu et les hommes : "O ma joie quand on m'a dit : montons à la maison du Seigneur !" Prier les Psaumes, les quinze des montées vers Jérusalem, les vingt qui redisent 1800 ans d'existence nomade ou sédentaire des fils d'Abraham, puis les derniers que tisse une extraordinaire louange cosmique, nous fait expérimenter en vérité les gestes, les paroles, les visées de la prière en tous ses horizons.

Edmond Durand
17.06.2001

TA LOI FAIT MES DELICES


Le psaume 118, qui est le plus long avec ses 176 versets, est très spécial par sa structure : il est composé de 22 strophes dont chacune commence par une des 22 lettres de l'alphabet hébraïque ; de plus ce chiffre 22 est celui des livres canoniques de la Bible hébraïque. Cette forme paraît avoir une motivation didactique, instructive, pour favoriser la mémorisation. Ce n'est pas tout, car pour faire l'éloge de la Loi, l'auteur du psaume va employer 8 mots différents qui, répétés tout au long des versets, vont en chanter la richesse, tels : la "voie", la "parole", "les ordonnances", les "préceptes", les "témoignages", les "sentences", la Loi.
Notre Pascal "trouvait dans ce psaume tant de choses admirables qu'il sentait toujours une nouvelle joie à le réciter et quand il s'entretenait avec ses amis de la beauté de ce psaume, il en était transporté". Il l'associait au psaume 18, identifiant la Torâh (la Loi) à la loi évangélique, comme l'avait fait avant lui Origène . Ce dernier se sert de l'interprétation juive dont il avait pris connaissance grâce à un juif converti : elle va éclairer notre propos sur le paradoxe apparent contenu dans l'expression plusieurs fois employée dans ce psaume : "Ta Loi fait mes délices"(v. 70). On trouve en effet :
v. 166 : "Heureux, impeccables dans leur voie, ceux qui marchent dans la Loi de Dieu" ;
v. 160 : "Je trouve en tes volontés mes délices, je n'oublie pas ta parole" ;
v. 475 : "Tes commandements ont fait mes délices, je les ai beaucoup aimés" ;
v. 770 : "Que m'advienne ta tendresse et je vivrai, car ta Loi fait mes délices" ;
v. 922 : "Si ta Loi n'eût fait mes délices, je périssais dans la misère" ;
v. 972: "Que j'aime ta Loi, Seigneur ! tout le jour je la médite";
v. 163 : "Le mensonge, je le hais, je l'exècre, ta Loi je l'aime" ;
v. 174 : "J'ai désir de ton salut, Seigneur, ta Loi fait mes délices".

Mais comment peut-on aimer des commandements, prendre ses délices dans la loi ? N'est-ce pas contradictoire ? Les mots "commandement", "loi", "ordonnance", "précepte" ne cachent-ils pas une certaine contrainte, alors que l'amour ne se commande pas, on ne peut que l'inspirer ou le désirer, il a besoin de liberté, de spontanéité !
Le mot Loi avec un L majuscule est employé avec un sens plus ou moins élargi déjà dans l'Ancien Testament. Il semble bien qu'Origène l'entende ni des livres législatifs seulement comme le Lévitique ou même le Deutéronome, ni non plus de l'ensemble de tous les livres qui composent la Bible, mais plutôt des cinq premiers livres (Pentateuque) attribués à Moïse qui avait reçu communication des volontés de Dieu sur Israël.
Aimer les commandements, trouver ses délices dans la Loi ? Il s'agit bien d'amour, mais dans la mentalité juive cet "amour" de la Loi est une des formes que prend la "crainte" de Dieu, alors que chez les chrétiens des premiers siècles la crainte de Dieu sera entendue de la crainte servile et opposée à l'amour. Bien qu'à l'origine la crainte de Dieu ait été causée par la terreur du Dieu effrayant et par le sentiment de la petitesse de la créature en face de la puissance divine, elle ne se limite pas à cette peur, elle s'accompagne du désir et de l'amour - "tremendum et fascinandum" - ; si Dieu est pour Israël un roi qui inspire la crainte, il est aussi un père aimant (Malachie 1, 6).
Les "craignant Dieu", les hommes pieux, sont aussi ceux qui aiment le Seigneur ; pour eux les notions de "crainte", "d'amour", de "joie" sont indissociables ; Ben Sirac dira : " la crainte réjouira le cœur, donnera la joie, la gaîté et longue vie " (Sir 1, 12). Tout à la fois le psalmiste du psaume 118 craint Dieu, aime ses commandements et trouve sa joie dans la fidélité à suivre la voie de ses commandements. Le Deutéronome recommandait déjà : " Que te demande le Seigneur ton Dieu, sinon de "craindre" ton Dieu, de suivre ses voies, de "l'aimer" et de le servir de tout ton cœur et de toute ton âme...?" (10,12) ; les rabbins aimaient appeler Dieu leur "Père". La crainte de Dieu ainsi comprise embrasse toute la religion et même toute la personne !
Comment entrer dans cette "crainte amour" qui est à la fois révérence pour le Dieu Saint, respect du Tout Autre, désir de ne pas déplaire au "Père" qui parle à Malachie, joie de Le servir de tout son cœur ? Six fois Origène va répéter au cours de son commentaire qu'il existe une observance des commandements "avec chagrin et par contrainte" : c'est alors la peur du châtiment qui anime l'âme, ce n'est pas l'amour. Il s'agit d'accomplir les commandements, de suivre la parole de Dieu sur les voies qu'Il propose, non "avec chagrin et par contrainte", mais par désir et joyeusement, "en aimant de tout son cœur ce qui est prescrit" (v. 111-112). Le juif consulté par Origène lui disait : "Dieu n'est pas un tyran mais un roi qui veut que ses sujets se donnent à lui volontairement, non par contrainte ". Saint Benoît écrira plus tard au sujet de l'obéissance : "cum bono animo", de bon gré. Telle est la pédagogie de Dieu.
On peut penser au Messie, à Jésus-Christ, qui nous laissera l'exemple parfait de celui qui est venu non seulement appliquer la Loi, mais l'accomplir, la porter à sa perfection : " Tu aimeras même tes ennemis " ! Dans le Christ aucune peur, aucune contrainte, aucun chagrin, mais l'amour pur, le désir de la communion des vouloirs avec son Père dans une confiance sans réserve. C'est précisément ainsi qu'avaient compris les premiers auteurs chrétiens ; ils ne s'arrêtaient pas aux huit noms différents qui désignent la Torâh ; pour eux, la Loi et tous les commandements désignent finalement le Christ, car il est le terme de la Loi, la Parole, la Voie ; le psalmiste chante prophétiquement la bienheureuse fidélité de l'amour pour le Christ et de l'amour du Christ pour son Père. Oui, Ta Loi fait mes délices, l'éloge de la Loi est devenu un chant d'amour pour celui qui a authentifié la loi évangélique et le chrétien peut dire en vérité au Seigneur : "Ta Loi, je l'aime" (v.163), car Ta Loi , c'est Toi.
Mais si telle est la compréhension du mot "crainte de Dieu" dans l'ancien testament, à la fois respect, révérence et aussi amour et joie, on peut mieux comprendre que cette crainte soit le
commencement de la "sagesse", non pas au seul sens de "début", mais au sens "d'essentiel" de la sagesse, fondement de la religion et de la piété qui va développer la relation personnelle du croyant avec son Dieu, de sorte que crainte et amour, soumission et confiance coïncident (Pr 1, 7, note BJ). Elle est une des qualités du Messie annoncée par le prophète Isaïe (11, 2) et que Jésus s'attribuera : "Justice a été rendue à la Sagesse par ses œuvres" (Mt 11, 19).

Pour Origène la voie des commandements célébrée par le psaume 118 est une voie d'union avec Dieu quand elle est parcourue non par contrainte mais par amour : suivre la voie, c'est suivre le Christ qui est "la voie, la vérité et la vie"(Jn 14, 6). La Voie, comme la Parole est Vie, porteuse de la vraie vie (divine), elle est vivifiante. Origène reconnaît le Christ tout au long du psaume : c'est :
sa parole : "Vivifie-moi selon ta parole" (v. 25),
sa bouche : "Un bien pour moi que la loi de ta bouche" (v. 72),
son salut : "Que me vienne ton amour, Seigneur, ton salut selon ta promesse" (v. 41),
sa consolation : "Que ton amour me soit consolation selon ta promesse" (v. 76),
son visage : "De tout cœur je veux attendrir ton visage" (v. 58, 135),
sa main : "Que ta main me soit en aide, car j'ai choisi tes commandements" (v. 173)...

Le Christ est encore la lampe du verset 105 : "une lampe sur mes pas, ta parole". Bref, le psaume 118 enseigne aux chrétiens le tout d'une marche vers Dieu, cheminement progressif qui permet d'arriver jusqu'à Dieu. La Loi avec ses observances, ses commandements est devenue la Voie évangélique par et dans la bouche de Jésus qui a dit : " Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l'accomplir " (Mt 5, 17) ; l'amour où se résumait déjà la Loi ancienne est devenu le commandement renouvelé, plus intériorisé, plus approfondi, plus universel, il porte le visage d'une personne aimée, le Seigneur Jésus ; c'est pourquoi je peux dire en vérité : " Ta Loi fait mes délices ".


f. Marie-Bernard


DEMEURER DANS L'AMOUR


" Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme je demeure dans l'amour du Père, en observant ses commandements " (Jn 15, 10).

Que souhaitons-nous, sinon demeurer dans l'amour ? Que veut donc dire le mot "demeurer" dans la bouche de Jésus ? Dans le seul chapitre 15 de s. Jean il est employé onze fois et quarante fois dans son évangile sans compter son emploi dans ses épîtres. Il peut désigner les relations entre Dieu le Père et le Christ, son Fils; ainsi " ne crois-tu pas que je demeure dans le Père et que le Père demeure en moi " ? (Jn 4, 10). Il peut aussi être employé pour les relations entre Dieu et le chrétien : " celui qui garde ses commandements demeure en Dieu et Dieu en lui " ( 1 Jn 3, 24).
Pour un commentateur ancien qui écrivait en latin, demeurer c'est "intime connecti, et veluti conglutinari cum aliquo ; firmiter adhaerere alicui et cum illo familiariter uti" : être liés du fond du cœur, et être comme soudé avec l'autre ; s'y attacher fermement et vivre avec lui en ami intime. Dans s. Jean le mot implique les idées de permanence, de fermeté, d'intimité, d'inhabitation, "être dans" ; on peut penser, à titre d'exemple, à l'enfant qui demeure dans sa mère avant de naître ; l'union est tellement intime qu'elle évoque presque une immanence réciproque.
Dans la prière à son Père, au chapitre 17, Jésus demande cette union : " que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu'ils soient en nous eux aussi... " (17, 21). " Moi en eux comme toi en moi " (17, 23), " que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi en eux " ( 17, 26). Ce lien si fort, si intime, quel est-il ? sinon l'amour ? L'amour-tendresse (en grec "agapè") différent de l'amour-passion (en grec "philia") est la source de cette union ; il attache et persiste aussi bien entre le Père et le Fils qu'entre le Christ et les siens.
Pour faire comprendre à ses disciples la qualité de cette union d'amour, Jésus a employé l'image de la vigne : " Demeurez en moi comme je demeure en vous ! De même que le sarment, s'il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même produire du fruit, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez en moi " (15, 4). Il s'agit pour nous de rester attachés au Christ ou plutôt "branchés" à lui, car il s'agit de la même sève qui passe, alimente et vivifie. Si nous demeurons dans cet amour, la vie du Christ passe en nous ; son amour qui est premier, qui est prêt à se communiquer et qui attend notre accueil, portera du fruit. L'objectif à atteindre est donc bien celui-là : demeurer dans l'amour que nous porte le Christ Jésus.

Immédiatement la question se pose à nous : comment demeurer dans son amour ? A quoi repond le verset 10 : " Vous demeurerez dans mon amour, si vous observez mes commandements ", et Jésus ajoute aussitôt : " comme moi-même j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour ". Le premier commandement prescrit par Yahvé au peuple d'Israël disait déjà : " Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton pouvoir " (Dt 6, 5). L'amour de Dieu n'est pas proposé au choix, c'est un commandement, et Jésus le citera comme étant le plus grand commandement.
Peut-être sommes-nous un peu déçus d'entendre ce mot si peu à la mode "commandement", alors que nous étions en train d'évoquer l'amour et l'intimité. Cette association commandement-amour ne va pas de soi. L'amour se commanderait-il ? Est-ce que l'amour n'évoque pas plutôt liberté, préférence, spontanéité, dynamisme qui vient de moi-même, du plus profond de moi-même ; le commandement est plutôt associé à une intervention d'autrui, une contrainte, une dépendance ...! Cet appel au commandement pour demeurer dans l'amour ne risque-t-il pas de dégrader l'authenticité, la beauté, la gratuité de l'amour ?
A cette objection Jésus semble bien répondre lorsqu'il cite son propre exemple : " Comme moi je demeure dans l'amour du Père, en gardant ses commandements ". Nous sommes donc invités à regarder de plus près le rapport entre l'amour du Christ pour son Père et son obéissance aux commandements du Père.

Le nouveau testament emploie deux mots grecs pour dire ce que nous appelons du seul mot "obéissance". L'un "hupotagè" est voisin de notre "soumission" : il met en relef l'attitude de celui qui, placé sous un supérieur, agit comme un inférieur devant un "gradé" plus élevé ; il se met sous le pouvoir d'un autre qui le domine dans la hiérarchie sociale. Ainsi l'esclave est soumis à son maître (Tite 2,9), les jeunes sont soumis aux anciens (1P 5, 5), les citoyens aux magistrats (Tite 3, 1). La liberté y a peu de place, il s'agit de consentir à l'ordre hiérarchique des choses, de gré ou de force. Cette soumission est-elle compatible avec l'amour? Peut-être, mais à une condition : qu'elle ne soit pas une soumission servile.
Or le mot utilisé pour caractériser l'attitude de Jésus dans sa relation au Père n'est pas ce mot "upotagè = soumission"; c'est l'autre mot grec que le français traduit aussi par "obéissance" : hupaqoè, composé du verbe "aqouein" = écouter, qui évoque l'attitude de celui qui écoute la parole, mais en se mettant comme dessous "hupo" : dans ce cas "obéir", c'est se mettre à l'écoute de la parole avec attention, prêter l'oreille pour agir en conséquence, c'est obéir sans contrainte ni nécessité ; il y a une plage de liberté et donc une place pour l'amour. Il ne suffit plus d'exécuter un ordre seulement, mais de pénétrer avec son intelligence (et son cœur) ce qui est demandé. La soumission est comme absorbée dans une communion des vouloirs, fruit de l'amour.

N'est-ce pas l'obéissance du Christ quand il "garde" les commandements du Père? La scène de l'agonie permet de saisir sur le vif le réalisme de cette obéissance :
o en Jn 12, 27-28 : " maintenant mon âme est troublée et que dirais-je? Père, sauve-moi de cette heure! Mais c'est précisément pour cette heure que je suis venu ".
o en Lc 22, 42 : " pourtant que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se réalise ". Prononcé dans l'angoisse et l'effroi, ce "oui" obéissant n'a rien de la soumission à un commandement imposé, à un ordre inévitable. A témoin sa réponse à Pierre qui a dégainé : " Rengaine ton glaive... Penses-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d'anges? ". Il ne l'a pas fait parce qu'il voulait rester fidèle à sa condition humaine qui est la nôtre ; et nous n'avons pas d'anges à notre disposition ! Il obéira ainsi librement jusqu'à donner sa vie. De cette qualité d'obéissance dans la liberté jailliront le bonheur de tous les hommes et sa propre résurrection, comme le dira s. Paul ainsi que l'épître aux Hébreux : " il apprit par ses souffrances l'obéissance (hupaqoè) ...et il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause du salut éternel " (Hé 5, 8).
Cette obéissance de Jésus n'est pas seulement libre et volontaire, elle est inspirée par l'amour ; elle n'est pas soumission obligée malgré les apparences, elle est l'aboutissement d'un amour fidèle jusqu'à l'extrême : " il faut que le monde sache que j'aime le Père " (Jn 14, 31). Il ne s'agit pas d'une nécessité imposée au Christ, mais plutôt de sa volonté inébranlable de ne pas manquer à la mission reçue du Père, qui est de révéler aux hommes jusqu'où peut aller l'amour que Dieu leur porte ; pour eux Jésus acceptera la souffrance jusqu'à en mourir, et de quelle mort ! Tel est le premier fruit de l'offrande de sa vie donnée : elle ouvre à l'humanité la porte d'un bonheur qui n'aura pas de fin.
Le deuxième fruit n'est autre que la résurrection elle-même : " il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort... c'est pourquoi Dieu l'a exalté souverainement " (Ph 2, 8). La résurrection représente l'aboutissement du dynamisme de l'obéissance : " j'ai achevé l'œuvre que tu m'as donné à faire, Père, glorifie-moi " (Jn 17, 4). L'union des deux vouloirs du Père et du Fils sur terre et jusque sur la croix a inauguré la communion qui aboutit à la résurrection. La gloire finale du Seigneur Jésus apparaît comme la victoire de l'obéissance du crucifié. La résurrection n'est pas la "récompense" du mérite de l'obéissance ; elle est la plénitude de la grâce devenant gloire et achèvement de la plénitude de la fidélité de Jésus.
Si telle est l'obéissance du Christ, dépendance amoureuse à son Père, telle sera l'obéissance des chrétiens, la nôtre, dépendance amoureuse au Christ en observant ses commandements. Les commandements qu'Il nous a laissés, peuvent se résumer en un seul : "voici quel est mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ". La sève unique du cep de vigne ne peut produire que la même espèce de raisins sur les sarments ; de même que, dans le Christ, elle a fructifié en résurrection glorieuse et bonheur pour l'humanité, de même notre fidélité dans l'amour mutuel s'ouvrira sur notre résurrection personnelle et le bonheur de la communion finale.
L'amour est donc premier, c'est lui qui permet d'observer les commandements comme le Christ ; " celui qui n'aime pas, n'a pas le moyen d'observer les commandements ", dit s. Augustin qui continue : en disant " si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ", Jésus montre non pas d'où vient l'amour, mais ce qui le prouve. C'est comme s'il disait : ne pensez pas que vous demeurez dans mon amour si vous n'observez pas mes commandements ; car si vous les observiez, ce serait la preuve que vous y demeurez, c'est-à-dire on verra si vous demeurez dans mon amour à la façon dont vous observez mes commandements... C'est en effet dans la mesure où nous l'aimons, que nous observons son commandement. L'obéissance dans la fidélité sera l'expression et la manifestation de l'amour.

Saint Thomas écrira : " ce qui rend l'obéissance digne de louange, c'est qu'elle procède de l'amour, parce que l'amitié fait vouloir et ne pas vouloir les mêmes choses ". De son côté s. Benoît commence ainsi son chapitre sur l'obéissance : " elle est le propre de ceux qui n'ont rien de plus cher que le Christ ". La dépendance n'est plus simple soumission, elle est devenue communion d'amour avec le Christ.
f. Marie-Bernard


L'OS ET LA PEAU


Quelle est la place de la contrainte dans notre vie spirituelle ? Qu'y a-t-il en elle de créateur, de créatif, quelle est sa fécondité ? Serait-il bon que la vie soit dure, difficile, contraignante ?
L'analogie qui me vient pour parler de la fécondité de la contrainte est tirée de notre corps, avec trois images, l'os, la chair et la peau.
La chair est ici le mot-clé de l'univers biblique ; l'os et la peau ne sont que des thèmes secondaires, beaucoup plus rares, et presque des attributs périphériques de ce concept fondamental de chair. Pourtant, l'exploration de ces images-frontières se révèle très riche, comme il est riche d'explorer le rivage à marée basse pour comprendre quelque chose de la mer.
L'os
Lorsque l'obstacle surgit quelque part, dans un problème de maths ou de physique, dans un bricolage, on s'écrie : "Y a un os !". Pourquoi l'os est-il associé à l'obstacle, à la difficulté ?
Dans le corps humain, l'os n'est pas au début, mais à la fin du processus. Le bébé qui surgit dans la vie est tout le contraire de l'os, il n'est encore que peau, chair et cartilage : même son crâne va encore grossir, grandir, se développer comme une chair, pendant une dizaine d'années ou plus ; il n'a même pas encore de dents, qui sont nos seuls os visibles sans bistouri.
Mais, à mesure que le petit humain va découvrir les "os" de la vie, à mesure qu'il se fera les dents sur le réel, sa charpente à lui apparaîtra, de plus en plus, jusqu'au jour où le vieillard au visage et aux membres décharnés laissera voir ses os sous la peau, et, au-delà, son squelette, le grand faucheux, ses ossements. La conscience de notre ossification continue nous met en rapport avec le temps qui passe et avec la mort.
Ce lien du temps avec le rigide, le dur, l'os, le minéral, est fondamental et c'est peut-être pour cela que l'image des "montres molles" dans les tableaux de Dali, qui dénie et contredit ce lien, est si frappante pour l'esprit (ce qui, au passage, conforte mon sentiment que la peinture surréaliste, avant d'être de la peinture, est d'abord une littérature).
Si notre corps spirituel se construit à l'image de notre corps physique, les contraintes du temps y font leur œuvre de rigueur, de solidité : rien n'y est vraiment solide qui n'ait été éprouvé par le temps, par la durée. Nier le temps, le temps rythmique des horaires, aussi bien que le temps qui dure, le temps cumulé, l'âge, vivre dans l'immédiat et en faire une revendication, ou vivre en permanence dans l'urgence, c'est se bâtir un corps spirituel sans os, sans charpente, un sac de chair et de peau, mou, flasque, désespérément informe.
Le terme du processus d'ossification, cependant, c'est la pierre, celle de la tombe et celle que désigne et recouvre le sépulcre, l'os devenu pierre lui-même. L'os appartient au domaine du minéral. Dès notre naissance, notre première nourriture, la plus vitale, fut ce lait "riche en calcium" qui assure la construction, la solidité, de notre charpente osseuse. Cette pierre, ce minéral, est la résistance même, ce qui résiste, comme une seconde face de l'être, notre résistance en face de notre ek-sistence.
Mais la pierre est à la fois ce sur quoi la mort n'aura pas de prise et ce sur quoi la vie non plus n'a pas de prise. Un excès d'ossification, de contraintes, de rigidité, menace la vie spirituelle tout autant que son défaut : l'os présente deux faces, l'une positive, de résistance à la mort, et l'autre, négative, de résistance à la vie. Qu'il est dur d'être dur comme il faut, ni plus ni moins, qu'il est dur d'être souple pour un os !
A côté du temps, il est un second "os" majeur dans la vie, qui nous construit psychologiquement et spirituellement ; la Bible nous en parle dès ses premières pages, après qu'a été planté le commencement du temps et son rythme, les sept jours.
L'os de mes os
C'est là qu'apparaît pour la première fois le mot "os" : dans le récit de la création de la femme. Tiens, est-ce une coïncidence négligeable ? A ne prendre que le fil rouge du récit, il y a un os pour l'homme, dans l'homme, et c'est justement la femme, cet humain différent sans lequel l'humanité ne se réalise pas pleinement. Dieu l'a voulu ainsi et l'homme le confesse lui-même : "Celle-là, c'est bien l'os de mes os !".
Certes, le sens obvie de cette expression, bien attesté par les parallèles, est qu'il y a une parenté entre la femme et l'homme, alors qu'il n'y en avait pas entre l'homme et les animaux. Mais il n'est pas vain de donner tout son poids à l'image de l'os, alors même que le sens courant ne retient finalement que le possessif.
La promesse de bonheur faite à l'homme comporte un os, elle est même tirée d'un os, et cet os est resté en creux, là, dans le creux de nos côtes, comme ce manque, cette solitude constitutive qui nous fait aspirer à l'autre, à la communion, à l'amour. L'os, c'est l'autre ! Cette affirmation se passe de commentaire. Mais il faut en tirer toutes les conséquences, et la première est ce constat : si l'os, pour moi, c'est l'autre, l'autre est aussi, en un sens très positif, l'os de mes os, c'est-à-dire ma charpente, ce qui me construit, ce qui peut me donner solidité, structure, ma promesse de bonheur et de pérennité. Nul ne se construit seul en humanité : la seule structure proprement humaine est celle que je reçois de mon frottement aux autres, à l'altérité. J'ai tout à espérer de cette construction-là, la plus intérieure alors qu'elle me vient de l'extérieur ; et, corollairement, je n'ai rien à attendre de proprement humain de mon seul capital génétique, de mon seul thème astral, de mon numéro INSEE, de ma triste et définitive "identité".

La peau
Après cette rive intérieure de la chair qu'est l'os, venons-en maintenant à sa rive extérieure, la peau. Par antithèse, la peau nous dira les risques d'une vie spirituelle sans contraintes, totalement plastique, guidée par le seul feeling, la sensation, le sentiment. Qu'est-ce que la peau, ma peau, notre peau ? Les expressions toutes faites, ce réservoir de sens dissimulé sous la convention, abondent pour nous aiguiller.
Une première thématique où la peau est mise à contribution est celle du contact, de la douceur : une "peau de bébé", une "peau de pêche", une "peau d'ange", évoquent la plus grande douceur, tandis qu'une "peau de vache" désigne un être dur, rugueux, sans aménité. Le toucher, le tact, l'extrême sensibilité, voilà qui définit l'être "épidermique", "à fleur de peau", l'écorché vif. La peau est bien ce voile, ce film, cette pellicule à la fois protectrice et révélatrice dont les auteurs anciens décrivaient la "carnation", expression un peu désuète qui renvoie à l'état de la chair sous-jacente, plus ou moins sanguine, irriguée, ou bien pâle au contraire, exsangue, livide.
Mais un second registre, plus essentiel, est celui de la vie, et plus précisément de la qualité de la vie : on parlera de quelqu'un qui est "bien dans sa peau" ou "mal dans sa peau" ; si quelqu'un "veut ma peau", s'il veut "me faire la peau", c'est qu'il veut me tuer, il en veut à ma vie ; "tenir à sa peau", c'est tenir à sa vie, et le contexte est toujours celui d'un risque qu'on refuse de prendre : la peau a donc une valeur inestimable, elle n'est pas que le vêtement superficiel et superflu de notre chair ; "la peau des fesses" signifie d'ailleurs un prix, un prix exorbitant. Il nous faudra interroger ce prix, cette valeur, que le langage commun reconnaît à la peau.
Enfin, la peau dit l'adhérence, pas seulement parce qu'on fabrique traditionnellement de la colle avec la peau : on dira "qu'il a ça dans la peau", généralement un vice, pour dire que c'est plus fort que lui, qu'il ne peut s'en défaire. Et Piaf chante de son homme : "J'l'ai dans la peau", parce qu'en dépit de tous ses défauts, elle ne peut s'en détacher.
Interrogeons maintenant la Bible, pour savoir si nous y retrouvons ces éléments, douceur, contact, vie, adhérence.

Les tuniques de peau
Dans la Bible, la peau apparaît massivement dans le Lévitique (le mot y compte la grande majorité de ses occurrences) : une peau malade rend impur, impropre au contact, à la relation ; le lépreux, et tout ce qui y ressemble, est exclu du culte comme de la communauté. Dans le registre de la peau, on passe en effet sans transition de la colle à l'exclusion. C'est la première leçon biblique.
Mais, bien avant le Lévitique, la première occurrence biblique du mot "peau" est la fameuse "tunique de peau" dont Dieu revêt Adam et Eve, au moment de les faire sortir du jardin des origines. De fait, il n'est sans doute point besoin de peau pour la vie au paradis : l'on y est plus nu que nu, sans rien qui fasse obstacle à la communication directe des corps.
"L'os de mes os et la chair de ma chair" disait une relation
idéale, quasi fusionnelle, entre l'homme et la femme ; la peau au contraire constitue une enveloppe individuelle, éminemment personnelle, ma limite et en même temps mon premier accès à la communication : la peau est ma frontière avec le monde. Elle me protège et m'expose tout à la fois ; elle me protège en filtrant ce qui vient du dehors, parce que la chair ici-bas ne peut vivre "à vif", et elle m'expose en me donnant à voir, à saisir, à toucher au monde et aux autres.
Si l'œil est le siège de la vue, et l'oreille celui de l'ouïe, la peau, jusqu'au dernier et plus humble centimètre carré de mon épiderme, est le siège du toucher ; cette immense surface sensorielle est comme la matrice des sens, le premier à s'éveiller et le dernier à vibrer, jamais totalement perdu, semble-t-il, même quand le coma ou l'approche de la mort ont annihilé les autres moyens de communication.
On comprend que ce sens-là soit sans prix. Mais dès lors, on en perçoit la dérive possible : conférer une valeur suprême à la sensation, c'est prendre la surface de l'être pour l'être même, troquer le corps contre son enveloppe, ne garder dans les mains que la tunique et laisser s'échapper l'humanité. De même que la peau a le pouvoir constant de se renouveler, et qu'au premier coup de soleil, je pèle sans pourtant perdre ma peau, de même la sensation ne vit que de se renouveler sans cesse, comme une émotion forte fait disparaître et oublier la précédente, et comme, à la télévision, une nouvelle sensationnelle chasse l'autre. Le vocabulaire du "sensationnel", à l'image de la peau, doit lui-même sans cesse se renouveler : le "terrible" avait chassé le "formidable", et rien ne se démode aussi vite que le "super", "l'extra", le "génial", le "géant". Le lexique pèle ainsi périodiquement du côté des émotions fortes.

Le sac à sensations
Quand la vie n'est considérée qu'au moyen du filtre des sensations, inévitablement déclinée en plaisirs et souffrances indéfiniment revivifiés, vécue sur le seul registre de la peau, le corps n'est plus qu'un sac, un sac vide en définitive, avec, au bout du compte la déception de l'homme auquel le facteur donnerait l'enveloppe qu'il a toute sa vie attendue : il l'ouvre, elle est vide !
Le vide et le plein sont bien les qualités d'un sac, d'un contenant, et les expressions les plus quotidiennes nous trahissent : "je suis comblé", "gonflé à bloc", "j'ai plein de punch ce matin", et, le soir, "je me sens vidé" : la déprime, la "dépression", évoquent de fait une structure gonflée, et brusquement vidée : la dépression est parfois la revanche de la sensation, d'une vie dominée par la ou les sensations, ce à quoi nous entraînent peut-être malgré nous la puissance des médias, des images, des films à sensation, des scoops, du sensationnel.
Dépourvue d'os, de structure, de rapport au temps et à l'autre, la vie spirituelle vécue sur le seul mode de la peau, mode premier, mode de l'enfance, le plus accessible, donnera un moment l'illusion de combler, une impression de plénitude, mais elle risque fort de se retourner en vide, en creux, en dépression.
Au bord extérieur de la chair, comme l'os est au bord intérieur, la peau nous expose. Elle est délibérément fragile, mais, par elle, notre être vibre, touche, adhère, et la vie a du goût. Par elle encore, pellicule sensible sur notre chair, film constamment renouvelé, le risque est grand de nous faire du cinéma, d'échapper au réel, au temps et aux autres, aux autres en tant qu'ils sont pour nous la seule rencontre durable au delà des émotions, des sensations, la seule alliance salutaire.
Il est temps de conclure en abordant le mot-clé dont la Bible use à longueur de pages : la chair. Grâce à l'os et à la peau, nous en saisirons peut-être mieux maintenant la richesse, la complexité, et même l'ambiguïté.

S'incarner
Entre la peau et les os, la chair. Entre le sac informe et la statue de pierre, le vivant debout ; entre le cinéma et la tombe, la vie réelle.
La vie spirituelle a besoin de prendre chair, de s'incarner, et c'est la tâche humaine par excellence : l'hypersensibilité de la peau occulte la vraie vie et l'insensibilité de l'os empêche d'y avoir accès. La chair est le lieu de l'Esprit : il veut habiter la chair, il l'attend, il la prie, il l'espère.
Que désigne donc la chair ? Au premier degré, la "viande", mais ce mot de viande est impropre en français d'aujourd'hui pour l'être humain (comme pour le poisson ou pour les crustacés, dont la "chair" est exquise).
Recouverte de peau au sortir du jardin, la chair est devenue une réalité interne, qui n'est plus directement visible : elle ne se laisse voir que lorsqu'elle est blessée : elle saigne alors, s'il s'agit d'un vivant. La vie s'échappe. La chair apparaît donc essentiellement comme le porteur, le vecteur de la vie, et comme le lieu de ma vulnérabilité.
Ce qui vaut pour moi vaut pour l'autre : le cri du premier homme serait tronqué si l'on en oubliait la seconde partie: "(Celle-ci,) c'est bien l'os de mes os et la chair de ma chair !" L'autre, s'il (elle) est vraiment "chair de ma chair ", l'autre sera ma fécondité, ma promesse de vie, et tout à la fois ma vulnérabilité, ma fragilité la plus grande, le lieu par lequel ma vie s'échappera, sera donnée, saignée, versée, perdue. La relation à l'autre est lieu de coupure, de blessure féconde. Ceci fait penser à l'expression qu'utilise l'hébreu pour "conclure" une alliance : on dit "couper une alliance", parce que la parole est plus coupante qu'un glaive à deux tranchants : il est des alliances que l'on signifie par un échange de sang, une coupure bénigne, et parfois une coupure plus profonde qui laissera sa cicatrice en témoignage, comme dans certains rites africains.
Mon lien aux autres est fait d'os et de chair, il me construit, m'édifie, me rend solide, et, tout à la fois, me fragilise, me rend vulnérable, me blesse : paradoxe de l'alliance, ce chemin spirituel que Dieu propose à son peuple à travers toute la Bible, et d'une façon unique, dans le Christ.
f. David

 

L'ŒUVRE DU SIXIEME JOUR


Racontée par Stop-chien à ses petits frères.
A mon frère,
Pierre Rouget


Dès que le Chien fut créé, il lécha la main du Bon Dieu et le Bon Dieu le flatta sur la tête :
- Que veux-tu, Chien ?
- Seigneur Bon Dieu, je voudrais loger chez toi, au Ciel, sur le paillasson devant la porte.
- Bien sûr que non ! dit le Bon Dieu. Je n'ai pas besoin de chien puisque je n'ai pas encore créé les voleurs.
- Quand les créeras-tu, Seigneur ?
- Jamais. Je suis fatigué. Voilà cinq jours que je travaille, il est temps que je me repose. Te voilà fait, toi, Chien, ma meilleure créature, mon chef-d'œuvre. Mieux vaut m'en tenir là. Il n'est pas bon qu'un artiste se surmène au-delà de son inspiration. Si je continuais à créer, je serais bien capable de rater mon affaire. Va, Chien ! Va vite t'installer sur la terre. Va et sois heureux.
Le Chien poussa un profond soupir :
- Que ferai-je sur la terre, Seigneur ?
- Tu mangeras, tu boiras, tu croîtras et multiplieras.
Le chien soupira plus tristement encore.
- Que te faut-il de plus ?
- toi, Seigneur mon Maître ! Ne pourrais-tu pas, Toi aussi, t'installer sur la terre ?
- Non, dit le Bon Dieu. Non, Chien ! je t'assure. Je ne peux pas du tout m'installer sur la terre pour te tenir compagnie. J'ai bien d'autres chats à fouetter. Ce Ciel, ces anges, ces étoiles, je t'assure, c'est tout un tracas.
Alors le Chien baissa la tête et commença à s'en aller. Mais il revint :
- Ah ! Si seulement, Seigneur Bon Dieu, si seulement il y avait là-bas une espèce de maître dans ton genre…
- Non, dit le Bon Dieu, il n'y en a pas.
Le Chien se fit tout petit, tout bas, et supplia plus près encore :
- Si tu voulais, Seigneur Bon Dieu… Tu pourrais toujours essayer…
- Impossible, dit le Bon Dieu. J'ai fait ce que j'ai fait. Mon œuvre est achevée. Jamais je ne créerai un être meilleur que toi. Si j'en créais un autre aujourd'hui, je le sens dans ma main droite, celui-là serait raté.
- O Seigneur Bon Dieu, dit le Chien, ça ne fait rien qu'il soit raté pourvu que je puisse le suivre partout où il va et me coucher devant lui quand il s'arrête.
Alors le Bon Dieu fut émerveillé d'avoir créé une créature si bonne et il dit au Chien :
- Va ! Qu'il soit fait selon ton cœur.
Et, rentrant dans son atelier, Il créa l'Homme.


N.B. - L'Homme est raté, naturellement. Le Bon Dieu l'avait bien dit.
Mais le Chien est joliment content !

Marie Noël


LA FEMME EST LA GLOIRE DE L'HOMME


Le rapport de Paul aux femmes : une relecture de 1Co 11,7 : "La femme est la gloire de l'homme".

Si un dimanche, à la sortie de la messe, on demandait à une jeune femme : "Que pensez-vous de saint Paul ?", sûrement sa réponse spontanée serait : "Saint Paul, mais il était misogyne !", et peut-être, citerait-elle alors spontanément "femmes, soyez soumises à vos maris" ou bien "dans les assemblées que les femmes se taisent".

Mais comment se fait-il que cet apôtre ait ainsi une si mauvaise réputation auprès des femmes ?
On reproche à Paul d'avoir verrouillé pour des siècles toute évolution dans le domaine des rapports entre l'homme et la femme. Mais un examen du dossier en tenant compte de l'ensemble de la prédication paulinienne nous oblige à reconsidérer cette accusation portée contre un apôtre qui semble avoir été en relation constante et harmonieuse avec des femmes.
C'est ainsi que dans la lettre aux Romains il rend hommage à Phébée à propos de laquelle il dit : " Offrez-lui dans le Seigneur un accueil digne des saints ; assistez-la en toute affaire où elle aurait besoin de vous " (Rm 16, 1-2). Dans la lettre aux Philippiens, il mentionne Evodie et Syntiché qui " l'ont assisté dans la lutte pour l'Evangile " (Ph 4, 3). Ailleurs il mentionne ses relations avec le couple que forment Priscille et Aquila, ses "coopérateurs dans le Christ".

Le contexte des écrits pauliniens
Paul adresse des lettres aux diverses communautés qu'il a fondées ou visitées. Ces textes évoquent les premières années qui suivent la Passion de jésus au moment où l'Eglise s'implante et s'étend dans le Bassin méditerranéen.
dans ses lettres, Paul aborde à de nombreuses reprises des problèmes qui touchent la femme ou bien concernent des usages domestiques. Il le fait dans un contexte bien précis qu'il ne faudrait pas oublier.
Les communautés auxquelles Paul s'adresse sont situées dans des grandes villes du Bassin méditerranéen, dans un monde dominé par les lois de l'Empire. Sous la Pax Romana, les femmes jouissent d'une certaine indépendance juridique, mais le mariage est un simple contrat qui peut être aisément rompu, l'adultère du mari est ignoré du droit, l'avortement est une pratique courante ainsi que "l'exposition des enfants" : les pères ont droit de vie sur leurs enfants et peuvent les vouer à l'abandon.
La ville de Corinthe a été reconstruite par Jules César en 49 avant J.C., c'est un grand port, une des villes les plus importantes de la Méditerranée. De nombreuses communautés s'y rassemblent venant de divers horizons. Paul a évangélisé Corinthe lors d'un séjour de dix-huit mois (Ac 18, 1-18) de la fin des années 50 au milieu de 52. Après la fondation de l'église de Corinthe, Paul fait un séjour à Ephèse (Ac 19, 22-23) où il reçoit une délégation des corinthiens (1 Co 16, 12) et des gens "de Chloé" (1 Co 1, 11) qui poussèrent Paul à répondre à un certain nombre de questions pratiques.

Une manière de vivre chrétienne
Paul est un juif, un pharisien (Ph 3, 5) sujet de la Loi juive, il a rencontré le Christ, il prêche l'Evangile et c'est à la lumière de sa foi qu'il réagit aux problèmes du quotidien qui lui sont soumis. Il élabore une manière chrétienne de vivre dans la société et dans l'histoire.
Pour lui s'accomplit dans le Christ la promesse d'une création nouvelle, le don d'un cœur nouveau grâce à quoi désormais quel que soit son statut, son sexe ou son origine " quiconque est dans le Christ est une créature nouvelle " (2 Co 5, 17). Les conséquences en sont le remaniement des relations humaines dans une humanité libérée du poids du péché. Cette libération est constituée par la suite du Christ, le Messie crucifié. Ce Messie qui obéit au Père d'une obéissance d'amour, qui donne sa vie pour l'autre et qui par sa Résurrection manifeste la force même de cet amour. Voilà le présupposé qui commande tout ce que Paul écrit, en particulier sur la relation entre l'homme et la femme. C'est dans cette foi qu'il faut comprendre les formules inégalitaires du discours paulinien qui peuvent nous choquer aujourd'hui.
Si les femmes " doivent se taire dans les assemblées " (1 Co 14, 34), ceci ne doit pas être dissocié du contexte novateur de la libre participation des femmes au culte liturgique. C'est le conseil qu'on retrouve au début du chapitre 11 de la première lettre aux Corinthiens.
La théologie de Paul récuse tout mépris de la femme. Si les femmes doivent porter les cheveux longs comme un voile 1 dans les assemblées et les hommes prier la tête nue, c'est que cela est d'usage dans les églises de Dieu (1 Co 11, 16). Cette dépendance par rapport au contexte de l'époque ne doit pas nous faire mépriser les arguments que Paul avance. Il ne prêche pas l'infériorité de la femme puisque finalement " dans le Seigneur, ni la femme ne va sans l'homme, ni l'homme sans la femme " (1 Co 11, 11). Il précise au verset suivant " de même que la femme a été tirée de l'homme, ainsi l'homme naît par la femme, et tout vient de Dieu ".
Si la femme doit porter un voile en signe de sujétion 2 ou plus exactement de "marque de l'autorité dont elle dépend", il ne faut pas y voir la marque d'une conception infantilisante de la femme assujettie à l'homme comme à son maître et Seigneur (Ep 5, 22) mais plutôt la gloire particulière de la femme qui est appelée tout comme l'homme à " suivre l'exemple du Christ qui vous a aimés et s'est livré pour vous " (Ep 5, 2).
Paul prêche un Christ crucifié qui " de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais s'anéantissant lui-même prit la condition d'esclave " (Ph 2, 6-7). Avant de connaître la gloire des bienheureux, c'est bien le mystère d'un Messie humilié, venu pour servir et non pour être servi, sauvant les pécheurs par la puissance de son amour qui doit toucher notre cœur.
Paul a la vision d'une même et unique dignité de l'homme et de la femme image et ressemblance de Dieu, et c'est parce qu'il honore le mariage qu'il en fait le sacrement de la relation qui est entre le Christ et l'Eglise. Si il associe l'homme au Christ et la femme à l'Eglise c'est qu'il a les yeux fixés sur une Eglise faite d'hommes et de femmes. C'est donc que les femmes ont à porter d'une façon privilégiée le signe de l'Eglise dans la dimension féminine et sponsale d'une obéissance amoureuse vis-à-vis de celui auquel le chrétien doit la vie. A l'homme d'encourager leur obéissance par la douceur de leur miséricorde et le don de soi, à l'exemple du Christ pour son Eglise.

Ghislaine Galy

 

INCARNATION, DÉPENDANCE ET LIBERTÉ


"La finitude devient une malédiction pour le révolté qui n'accepte pas sa condition et s'acharne à voir un destin accablant dans cela même qui fonde son être."
(Georges Gusdorf)


Le mot "incarnation" n'est pratiquement utilisé que dans sa signification religieuse (1) qui lui fait désigner ce qu'expriment l'Evangile de Jean en disant que "le Verbe s'est fait chair" ou la Lettre aux Philippiens en disant que "Jésus-Christ, de condition divine, a pris la condition humaine".
Est-ce pour cause de laïcité mal comprise ou parce que le terme d'incarnation est associé à celui de "dogme" (2), toujours est-il qu'il ne fait pas partie de l'outillage conceptuel reconnu en philosophie. Ce ne serait sans doute ni bon ni convenable à l'Université…
Il me paraît pourtant tout à fait adapté pour soutenir la réflexion sur l'homme qui, sous le terme d'anthropologie, est à la fois une préoccupation majeure et une pierre d'achoppement pour la philosophie. En effet, l'union de la chair et de l'esprit ne vaut pas seulement d'une incarnation de la divinité dans l'humanité car elle est aussi bien notre problème, à nous autres, qui sommes des êtres et de chair et d'esprit, des intelligences fonctionnant sous la condition du corps, et qui n'hésitons pas à répudier comme inintéressants les discours qui ne font que tourner sur eux-mêmes dans le vide aseptisé d'une logique soi-disant pure, bref les discours "désincarnés".
Venons-en tout de suite à la conclusion vers laquelle il va s'agir de progresser : l'existence dans le corps, l'existence "incarnée", la dépendance qu'elle implique par rapport au milieu naturel, les limites (la "finitude") qu'elle impose à nos ambitions spontanées, ne sont la négation ni de l'esprit ni de la liberté puisqu'elles en sont, en fait, les supports. Par exemple - et pour aller au plus simple - on ne voit pas comment un philosophe pourrait philosopher sans un taux suffisant de chlorophyle autour de lui.

Du fixisme à l'évolutionnisme
Simple bon sens ? Certainement pas car, alors, on ne pourrait comprendre pourquoi toute une tradition qualifiée "d'intellectualiste" ou "d'idéaliste" fait de nous les héritiers encore plus ou moins encombrés d'une vision pessimiste du corps pensé comme un obstacle au développement spirituel, une sorte d'infirmité ou même de "maladie" (Boutroux). Non, ce qui est en jeu, c'est l'évolution de la culture et l'entrée dans une modernité tantôt décriée, tantôt surexaltée.
L'anthropologie moderne a fait ses premiers pas, qui furent alors jugés scandaleux, au XVIIIe siècle lorsque les "sciences naturelles" ont imposé un renversement de perspective absolument semblable à celui opéré, en cosmologie, par la révolution copernicienne. Il fallut abandonner la théorie de la fixité des espèces admise jusque-là comme un dogme dérivé du texte biblique assurant que Dieu, sachant ce qu'il faisait, a créé chaque chose "selon son espèce".
On passait du "fixisme" - qui survit encore sous la forme du "créationnisme" - à la théorie de l'évolution. Même créée par Dieu (rien n'empêche !) la vie humaine ne tombait plus tout simplement du ciel mais se trouvait réintégrée dans la lignée des vivants d'où elle émergeait peu à peu avec l'obligation de scruter son archéologie dans le développement des espèces. La bouteille jusqu'alors à moitié vide de la condition humaine se révélait à moitié pleine, ouverte à de nouveaux apports, elle entrait véritablement dans l'Histoire et voyait, devant elle, se dessiner les boulevards du "progrès".
Du même coup, l'incarnation - cette sorte de déchéance que les philosophes des temps anciens (pas si anciens que ça !) considéraient comme une prison, voire un "tombeau", une dépendance appelant à la révolte ou tout au moins à un effort ascétique mené comme une lutte contre la nature - est devenue pour nous valeur première, source et condition des autres, digne d'être aimée, plus stimulante qu'handicapante selon l'image de Kant observant que jamais une colombe ne pourrait s'envoler sans la résistance que l'air oppose au battement de ses ailes.

Limites et liberté
Malheureusement l'histoire ne s'arrête pas là, ni les discours "désincarnés". Il existe, en effet, une autre manière, moderne cette fois, de refuser le corps et donc de relayer, aujourd'hui même, l'ancienne tradition des métaphysiciens d'humeur platonicienne. Voyons cela d'un peu plus près.
D'abord, la réhabilitation du corps est aussi celle des subjectivités et de leurs différences. Cela s'affirme en particulier à travers la notion de "corps propre", c'est-à-dire du corps comme fondement de la réalité personnelle. Chacun de nous a son propre corps et ce corps est irréductible au monde matériel des corps en général car il est sous la dépendance, précisément, des conditions et circonstances, indissociablement naturelles et culturelles, de sa naissance : notre façon de voir la vie et de donner signification aux événements dépend en effet, à l'origine et pour toujours, d'un ensemble de données que nous n'avons pas choisies (l'époque et le lieu de notre naissance, notre hérédité, le milieu social de nos parents et notre éducation) et qui s'imposent à nous comme un "cahier des charges" de notre existence. D'entrée de jeu, elles créent, pour ce que nous appelons en général notre "liberté", un champ de manœuvres certes limité, mais non plus subi comme un simple "fait" plus ou moins handicapant, car il justifie en "droit" cette fameuse "différence" que chacun revendique aujourd'hui comme le lieu de son affirmation personnelle.
D'où, très logiquement, la revendication moderne d'un droit de l'homme à penser "librement" (liberté religieuse, liberté de conscience, etc.). Ce que l'on voit moins bien en général, c'est qu'alors le respect de la liberté est en fait le respect des limites que la condition humaine impose à chacun pour la conscience et l'expression de soi. Respecter la liberté de quelqu'un n'est pas lui reconnaître le droit de penser et de faire ce qu'il veut, c'est accepter au contraire qu'il ne puisse d'emblée ressentir comme moi, penser et vouloir comme moi, donner aux événements la signification que je leur donne. Et ceci précisément en raison de ce qui différencie nos inculturations comme nos incarnations respectives. Cela devrait nous inciter à cette sage humilité dont le nom nous renvoie simplement au sens étymologique du mot "homme" : né de la terre, de l'humus.
De cette valorisation des différences il ne résulte nullement que nous devions nous abstenir de toute conviction forte ou résolue comme si c'était la meilleure manière de préserver la paix. Ce qu'il faut, c'est que chacun puisse vivre sa différence non comme le lieu où il s'enferme (dans un individualisme autosuffisant), mais au contraire, comme celui qu'il peut ouvrir, depuis lequel il peut communiquer, entrer en relation pour recevoir et pour donner, dans la conscience (ou dans la foi) que la société est, elle aussi, un "corps" qui a besoin de tous ses membres avec ce que chacun apporte aux autres et réciproquement.

"La vérité vous rendra libres"
mais alors pourquoi ce beau schéma fonctionne-t-il si peu, si mal, dans la réalité vécue ? J'ai laissé entendre plus haut qu'il existe une manière qui se prétend moderne - ou post-moderne, post-humaniste - de refuser l'incarnation, la finitude, la différence, la sensibilité, la subjectivité et la nécessité du dialogue.
Je veux parler ici de la dérive "scientiste" d'une civilisation livrée à la logique mathématique (3). Si le langage ordinaire, celui dans lequel nous nous exprimons et dialoguons est un langage en trois personnes (je, tu, il) où le "il" dont on parle est ressaisi dans l'intersubjectivité des deux premières personnes (en sorte que les "choses" puissent être discutées), alors, il faut le dire clairement, les mathématiques ne sont pas un langage. La particularité de leurs procédures vise en effet à neutraliser la subjectivité (les deux premières personnes) pour ne fournir que des énoncés prétendûment "objectifs" parce qu'épurés, aseptisés de ce qui est de l'ordre personnel (sensibilité, préférences, traditions, opinions, croyances, etc.). Les équations mathématiques ne renvoient à rien d'autre qu'à leur propre exactitude. Elles se veulent parfaitement étrangères au monde des valeurs. Leur affaire est simplement d'interposer entre la nature et l'homme toutes sortes de détours qui en permettent une domestication croissante. En soi, cela n'a rien de dangereux, bien au contraire quand le progrès technique est mis au service de l'homme. Le danger est qu'on en vienne à oublier ou à faire mine d'oublier (on tombe alors dans le mensonge et dans la forfaiture) qu'en faisant, par méthode même, abstraction de ce qui est de l'ordre des valeurs humaines ou morales, on obtient, sous forme de résultats, des possibilités d'action qui restent entièrement à juger du point de vue de leur véritable intérêt pour l'homme. L'idée que tout ce qui est possible est également bon est d'une absurdité déjà si vérifiée qu'elle se passe de toute démonstration. Mais la conséquence en est qu'il nous faut décider nous-mêmes du bon et du mauvais, aucune machine, aucun ordinateur, ne pouvant le faire, c'est-à-dire penser, à notre place.
Dans un monde où les impératifs du "business" l'emportent sur les considérations morales, où les valeurs humaines sont remplacées par des valeurs "boursières", et où l'on feint de croire, pour se donner quand même une sorte de façade, que la satisfaction des besoins égoïstes concourt finalement au bien de tous (le monde s'auto-organisant au mieux selon la "loi du marché"), il est urgent de reconnaître les droits de l'incarnation et donc, je le rappelle, de la différence (des situations, des sensibilités, des intérêts), bref, ceux de la personne. "La vérité qui nous rend libres" (4), c'est que nous avons besoin des autres pour devenir nous-mêmes. Cette reconnaissance de nos limites comme de celles des autres nous oblige à la relation, à une solidarité, une "réciprocité" (5) qui est l'impératif premier de la morale et l'expression la plus élémentaire de cet "amour mutuel" sans lequel il ne faut espérer aucune paix sur la terre.
en nous libérant de l'enfermement en nous-même, l'amour nous rend dépendant de ceux que nous aimons car nous ne pouvons être heureux lorsqu'ils ne le sont pas. Telle est notre condition humaine : les limites qu'elle nous impose, en nous replaçant dans une totalité qui nous dépasse et nous inclut (donc, nous en dépendons) sont aussi bien la possibilité qu'elle nous offre de vivre pleinement. Telle est la loi de Dieu, lui qui s'est incarné pour montrer le chemin.

f. Anselme


PAGE DES OBLATS


Le jeudi 25 octobre, à 18 h 45, notre frère Guy a cessé de respirer, enlevé par le souffle d'En Haut auprès du Père dont il avait tant aimé chanter la louange. depuis quatre mois la maladie était réapparue et ne cessait de s'aggraver ; la communauté l'entoura jour et nuit jusqu'au terme de sa vie. Les Oblats auront certainement à cœur de prier à son intention ; de son côté il sera leur intercesseur fidèle désormais avec le Seigneur Jésus.

L'événement est intervenu au moment où ce numéro de "Pré-sence d'En Calcat" partait à l'impression ; cela nous oblige à remettre au numéro suivant la notice de la vie du frère Guy et de rappeler la place qu'il a tenue dans notre communauté pendant plus de quarante ans ainsi qu'auprès des Oblats pendant une dizaine d'années. Ceux qui, parmi vous, aimeraient communiquer, pour la rédaction de "Présence", le souvenir qu'ils gardent du Frère Guy, peuvent écrire à l'adresse du Frère Marie-Bernard à l'Abbaye.

Calendrier de l'an 2002
18-19-20 mars : Première Retraite.
12-13-14 juillet : Journées bénédictines.
18-19-20 octobre : Deuxième Retraite (identique).

f. Marie-Bernard

 

BONDISSEZ DE JOIE VERS LE SEIGNEUR TERRE ENTIERE


Psaume 97


" en séparant le sable et l'eau, Dieu préparait comme un berceau la terre où il viendrait un jour. " (Hymne)
N'est-ce pas déjà une grande joie pour un jeune foyer de préparer la venue au monde de leur premier enfant ?
N'est-ce pas une grande joie pour Dieu notre Père de préparer par Son esprit l'humanité à recevoir son Fils bien-aimé qu'il veut nous donner ? " Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son Unique ".
N'est-ce pas une grande joie pour le Fils unique de venir prendre chair de notre chair parce que le Père désire cela pour nous, parce que le Père veut nous faire communier à sa vie, sa vie qu'il donne en plénitude à son Fils ? Le Père veut que son Fils soit l'aîné d'une multitude de frères.
N'est-ce pas une grande joie pour le Saint Esprit, Joie en Personne, Joie du Père et du Fils, de nous communiquer cette joie par Jésus ?
Comment ne pas répondre à cette joie divine faite de la rencontre de Dieu et de son Peuple en la Personne du Verbe fait chair. Rencontre que Jésus a commencée dans le regard de sa mère.
" en prenant chair de notre chair, Dieu transformait tous nos déserts en terre d'immortels printemps " chante notre hymne. Le désert triste et sauvage, sans vie, va retrouver sa vie, la source de sa vie : Jésus-Christ, Rocher d'où va couler la vie. " Joie sur le désert, sur la terre aride ! Allégresse sur la steppe, elle va fleurir, pousser des fleurs comme jonquilles, tressaillir et crier de joie." Marie nous chante le prélude de cette joie : " Exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur. "
L'univers se joint à elle avec le psaume : " Joie dans le ciel, exulte la terre, devant le Seigneur, car il vient ! ". L'Epouse a entendu le chant de son Epoux : " Ecoute ma fille, vois et prête l'oreille : le Roi désire ta beauté ". C'est le désir de Dieu qui commence à se réaliser : Emmanuel, Dieu avec nous, Dieu tout en tous. Ils seront son Peuple et dieu avec eux sera leur Dieu.
Quand Marie met au monde son fils premier-né et l'enveloppe de langes, les anges dans le ciel annoncent aux bergers la Bonne Nouvelle : " Je vous annonce une grande joie, alleluia ! Aujourd'hui vous est né un Sauveur, alleluia ! ".
Alors Noël, c'est bien la joie de Dieu Père, Fils et Saint-Esprit qui nous invite à la joie en venant demeurer parmi nous, en nous. " Joyeuse nouvelle, il est né le Messie le Seigneur ! "; " Jérusalem, resplendis ! La gloire du Seigneur s'est levée sur toi. "
Cette joie ne quittera pas Jésus malgré tout ce qu'il lui en coûtera pour nous la communiquer. Laissons-nous prendre par cette joie divine, entrons dans la danse en chantant : " Louange à toi, Sagesse éternelle, maîtresse d'œuvre auprès du Père, toi qui le temps venu pris tes délices parmi les hommes. "

f. Guy


BONDISSEZ DE JOIE VERS LE SEIGNEUR TERRE ENTIERE


JUILLET
02. Nous avons la joie d'accueillir notre ami Hussam, jeune prêtre irakien, actuellement attaché au secrétariat de son évêque. Il nous parle des difficultés que fait encore peser l'embargo sur le peuple irakien, du mouvement islamiste qui se développe et inquiète les chrétiens (500 000 pour l'ensemble du pays).
En ce moment se tient à l'hôtellerie un stage d'iconographie. Il se terminera par la projection d'un film sur les monastères d'Egypte.

06. Le Fr. Alain part pour Bucarest et y rencontrera le futur Mgr Si-
louane qui sera ordonné auxilaire du Métropolite Mgr Josef, évêque roumain pour l 'Europe occidentale.

07. Le Fr. Vincent donne une conférence sur la sainteté des moniales cisterciennes à Muret. Il a dû, pour cela, "brasser une masse de documentation" puisée dans les ménologes (calendriers) depuis le XIVe siècle.

08. Le Fr. Athanase revient de l'Institut Saint-Serge et nous parle de palimpsestes récemment découverts dont on pourra déchiffrer le texte caché sous le texte de surface.
Le Père Abbé revient de Mas Grenier où il a prêché la retraite. Les sœurs peuvent ré-emménager dans de nouveaux locaux, trois ans après l'incendie qui a ravagé les anciens.

11. Pour la Saint-Benoît, beaucoup de vœux nous arrivent et nous recevons au réfectoire Mgr l'archevêque ainsi que M. le curé de Dourgne.
Le Fr. Daniel (prieur) reçoit à l'hôtellerie un groupe composé majoritairement de médecins et animé par un professeur de yoga, membre d'une famille brahmane. La rencontre s'est faite en anglais dans une atmosphère très chaleureuse.

14. Le P. Thierry (abbé président de la congrégation) est ici pour trois jours. Le retour du P. Mark (procureur) dans son monastère anglais, perturbe pour un temps le fonctionnement de la curie. Cela s'ajoute à des démêlés avec un centre social voisin et très bruyant. Il n'est pas hors de question que la curie s'ins-talle ailleurs.

19. Aujourd'hui le Fr. Marie-François a subi une très longue et grave opération. Le chirurgien est très satisfait du résultat, mais la douleur reste forte, des soins hospitaliers sont encore nécessaires, et la convalescence ensuite, sera longue.

23. Le Fr. Daniel, responsable du rucher, nous informe que certaines ruches, au milieu des tournesols, ont été trouvées vides. Reste à expliquer d'où cela vient. En trois ans, un tiers du "cheptel" français a disparu. L'année est mauvaise.

24. Le P. Léon Diouf, actuellement vicaire épiscopal à Dakar, nous parle de l'importance de l'inculturation, du dialogue interreligieux et de son ministère actuel : la formation doctrinale des laïcs, la formation continue des prêtres (notamment en gestion et pratique sociale), et la mise en relation d'une unité universitaire sénégalaise avec le Centre Africain de Théologie.

26. Le Fr. Jean Rony, moine du Morne St-Benoît, est notre hôte pour quelques jours. Il nous parle d'abord de sa communauté et de la situation actuelle de Haïti, pays qui possède beaucoup d'atouts mais dont le développement est freiné par des pressions étrangères.

28. Nous disons au revoir au P. Gilbert qui repart pour Koubri et nous écoutons un hôte chinois nous parler avec joie et humour de l'incroyable situation qui est celle des chrétiens en Chine surveillés de très près par la police. La séparation entre l'Eglise clandestine et l'officielle lui semble moins nette sur le terrain qu'à Rome. On comprend de moins en moins, nous dit-il, qu'il puisse y avoir de l'hostilité entre elles.

30. Journée de détente communautaire dans notre ex-ferme de Grange-Haute.
De retour de Rome avec les Fr. Irénée et Etienne, le Fr. Emmanuel se fait l'écho, pour toute l'équipe, des dix "jours de rêve" qu'ils y ont passés avec le P. Thierry comme cicerone et le P. Fernandez (qu'on n'appelle plus que "frère Manolo") comme hôte attentionné et chauffeur bénévole.

31. Nous récupérons le Fr. Laurent aussi heureux de son retour que de son séjour, chez lui (Californie, Etats-Unis). Il a pu rencontrer son frère, qui va bien, et séjourner chez des bénédictins (St. Andrew de Valyermo) et chez les "New Calma-doli" de Big Sur.

AOUT

03. Nous recevons le Fr. Pierre (de Tournay) accompagné du Fr. Bernardo (de Gravata, Brésil) qui nous parle de sa communauté (huit moines).
Le Fr. Alain est revenu de Roumanie où il a passé quatre semaines. Il
a pu rencontrer des frères que nous connaissons bien (Florian, Dan, Eugen) et prendre contact avec la Roumanie en dehors du cadre clérical, par exemple dans la famille d'Eugen. La vie paysanne est harassante parce qu'autarcique. Aussi bien y a-t-il peu de moines aux offices car il faut beaucoup travailler pour produire le nécessaire. Quarante-huit heures aussi à Bucarest chez des gens merveilleux, amis du Fr. Jérôme.

06. Nous recevons le P. d'Anglemart qui exerce son ministère sur le bord du lac Titikaka entre la Bolivie et le Pérou (où il est arrivé en 1959). Les gens sont très religieux et même les non-baptisés se considèrent souvent comme catholiques. Il y a peu de mariages à l'église. Là-bas, le mariage est plus considéré comme un processus que comme un moment précis.

07. Comme tous les ans à pareille époque, nous recevons le P. Grech, frère de la Sr Marie-Ambroise et prêtre catholique à Jérusalem qui nous dresse un panorama complet de la situation religieuse et politique en Israël. Nouvelles de première main et toujours très précieuses.
Nous avons la joie d'accueillir pour un mois deux jeunes (19 et 21 ans) séminaristes orthodoxes et roumains, Aurelian et Cosmin. Ils travaillent avec nous, participent aux offices, étudient le français et sont très attirés par les livres de spiritua-lité et de théologie.

09. Le Fr. Marie-François sort aujourd'hui de clinique mais ne fait que passer ici pour prendre quelques affaires avant de partir en convalescence pour les Escaldes.
Lettre du Fr. Frédéric qui sert comme aumônier à Limon où il va être relayé par le Fr. Lambert.
Le Fr. Emmanuel est nommé sous-maître des novices et ajoute cette responsabilité à celle de la librairie.

11. Pascal, ami libanais du Fr. Domi-nique et d'Hussam, nous parle de son Eglise (grecque-catholique).
Le Père Abbé a reçu, de l'évêque de Mossoul, une invitation à se rendre en Irak.

12. Nous accompagnons en pensée le Fr. Régis qui doit aller aux obsèques de sa mère. Elle avait 98 ans.
On peut admirer à la menuiserie un autel du Fr. Pascal avec la collaboration des Fr. Emmanuel et Jérôme.

16. Le Fr. Joseph, de Mahitsi (Mada-gascar) passe un mois avec nous et nous aide à la cuisine en même temps qu'il s'y forme pour l'avenir. Sa communauté a dix jeunes profès, dix novices et cinq postulants ! Il y a dans leur poulailler 9 000 poules "assorties" (sic) de poussins.

18. Le Fr. Michel (Dzogbégan) est arrivé et nous apporte des nouvelles fraîches. Il nous donne un aperçu peu encourageant de la situation économique au Togo.
Après le livre de Bruno Chenu sur les Negro Spirituals, nous entamons, au réfectoire, celui de René Ré-mond, "Le Christianisme en accusation".

22. Le noviciat tout entier part pour Landévennec et pour une semaine. Ils aideront Fr. Irénée à envoyer à Bouaké et Koubri quelque 10 000 livres, beaux restes de la bibliothèque de Toumliline et de Villecerf.

25. Le Fr. Athanase revient de Paris où se tenait un congrès international des Etudes Byzantines réunissant énormément de monde depuis le Japon jusqu'aux USA. Il y était invité en tant que spécialiste du rite arménien et de son enracinement grec. Il a été très frappé par l'intérêt nouveau que les milieux universitaires portent à la culture chrétienne.

31. Le Fr. guy sera hospitalisé demain pour une radio-thérapie et pour soulager sa douleur qui est forte.
Les novices, revenus de Landévennec, insistent sur la qualité de l'accueil qu'ils y ont reçu, l'intérêt de rencontrer une autre communauté, la beauté du paysage. Seul incident : Ludovic a heurté un dolmen avec le fourgon. Le dolmen est resté entier, le fourgon presque…

SEPTEMBRE

01. Le P. Delhougne (de l'Abbaye de Clervaux) nous parle de la traduction liturgique des psaumes qui donne du fil à retordre à ceux qui s'en occupent. Pour l'ensemble de l'Ancien Testament il reste 21 000 versets à traduire. A raison de 40 par jour, on n'a pas fini.

03. Le Fr. Anselme a été opéré aujourd'hui d'une tumeur bénigne. Cela s'est bien passé. Il devrait être revenu d'ici trois ou quatre jours.
Nouvelle radio-thérapie pour le Fr. Guy qui souffre beaucoup.

04. Le Père Abbé est à La Rochette pour prêcher la retraite. Nous avons reçu aujourd'hui plusieurs Bosniaques musulmanes très éprouvées par les événements et qu'une association a décidé d'aider à se refaire.

08. Nous saluons l'arrivée de Césaire, de la communauté parisienne de Jérusalem, qui doit passer un an dans notre noviciat.
Le Fr. Irénée nous rend compte du congrès de l'ACFEB auquel il vient de participer et qui s'est tenu à Toulouse sur le thème "Les voix de l'exégèse".

10. Le P. Abbé est de retour. Le Fr. Marie-François aussi, en très bonne forme. - Par contre, l'état de santé du Fr. Guy inquiète de plus en plus.

13. Le Fr. David - dont on peut lire un article sur les Proverbes dans "Le monde de la Bible" - revient d'Aubus-son et nous donne de bonnes nouvelles de l'atelier de tissage des tapisseries, malgré des difficultés de santé dans l'équipe.
Nous souhaitons une bonne réacclimatation au P. François qui a passé de longues années à Lyon, chez les Dominicains (qui ne le voient pas partir sans regrets).
Le Fr. Daniel se rend à Tournay pour une session organisée par le Fr. Joël sur le dialogue interreligieux, à l'occasion du cinquantenaire de la communauté.

18. Cosmin et Aurelian repartent demain pour la Roumanie, non sans avoir, ces derniers jours, visité Albi et Toulouse. Ils nous disent leur certitude de revenir plus tard, heureux des souvenirs qu'ils emportent, et d'avoir pu constater qu'il n'y a pas tant de distance qu'on le dit en Roumanie entre les orthodoxes et les catholiques.

20. Le Fr. Guy est revenu de Toulouse légèrement soulagé par sa dernière "chimio", mais attendant la suivante.
Enfin (!) - après des annulations successives pour questions de visa ou de place dans les avions - le Fr. Christian (de Dzogbégan) est arrivé pour un séjour d'environ un an en Europe, dont une partie chez nous, et à Montserrat. Il est le maître de chœur de Dzogbégan.

22. Les Fr. Antoine-Marie, Epiphane et Kisito reviennent d'un séjour à Germagno qui les a tout à fait enthousiasmés. Ils ont pu faire une visite à Enzo Bianchi à Bose. Le Fr. Epiphane doit repartir presque aussitôt pour une session du STIM. Le Fr. Franck a terminé son noviciat et prononcera ses vœux simples le 31 octobre au cours des premières Vêpres de la Toussaint.

29. Le Fr. Guy est de nouveau hospitalisé pour une transfusion sanguine à Mazamet. - Le P. Marie-Bernard est parti prêcher la retraite au Bec Hellouin. - Informations précises données par le Fr. David sur le prochain passage à l'Euro.

 

BERCEUSE DE LA MÈRE-DIEU


A mon frère, Pierre Rouget.


Mon dieu qui dormez faible entre mes bras,
Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat,
J'adore en mes mains et berce étonnée,
La merveille, ô dieu, que m'avez donnée.

De fils, ô mon Dieu, je n'en avais pas.
Vierge que je suis, en cet humble état,
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais Vous, Tout-Puissant, me l'avez donnée.

Que rendrai-je à Vous, moi sur qui tomba
Votre grâce ? O Dieu, je souris tout bas
Car j'avais aussi, petite et bornée,
J'avais une grâce et Vous l'ai donnée.

De bouche, ô mon Dieu, Vous n'en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d'ici-bas…
Ta bouche de lait vers mon sein tournée,
O mon fils, c'est moi qui te l'ai donnée.

De main, ô mon Dieu, Vous n'en aviez pas
Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…
Ta main, bouton clos, rose encor gênée,
O mon fils, c'est moi qui te l'ai donnée.

De chair, ô mon Dieu, Vous n'en aviez pas
Pour rompre avec eux le pain du repas…
Ta chair au printemps de moi façonnée,
O mon fils, c'est moi qui te l'ai donnée.

De mort, ô mon Dieu, Vous n'en aviez pas
Pour sauver le monde… O douleur ! là-bas,
Ta mort d'homme, un soir, noire, abandonnée,
Mon petit, c'est moi qui te l'ai donnée.
1931.