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Je passais un jour dans ma famille et faisais ainsi la connaissance d'une
petite nièce. Elle avait 10 jours, avec de grands yeux ouverts
sur tout, sans peur. Je pensais à Dieu.
J'écoutais les frères d'une communauté que je visitais
et dans la parole et le regard de tel ancien, brillait cette clarté
de l'être qui a gagné en transparence ce qu'il a perdu en
couleurs; je pensais à Dieu.
J'étais auprès de notre frère Guy qui approchait,
confiant, de sa pâque avec ce regard et ce sourire qu'il a gardés
jusqu'au bout et qu'il nous laisse. Je venais de lui lire le psaume 120
: " Je lève les yeux vers les montagnes
Le secours me
viendra du Seigneur
Le Seigneur te gardera de tout mal, il gardera
ta vie. Le Seigneur te gardera, au départ et au retour, maintenant,
à jamais. " Un silence et il me dit : " J'aime beaucoup
ce psaume. C'est la courbe de notre vie
L'important, c'est le Christ;
être avec Lui
" Naître enfin!
Dieu qui naît enfin parmi nous pour que nous naissions enfin à
Lui, à sa Vie, et pour toujours, toute peur vaincue, enfin!
Dieu tout-petit, ce Dieu qui s'est fait enfant, nu, vulnérable,
dans les bras d'une femme, ce Dieu, c'est notre Dieu à nous, qui
nous dit ainsi tout ce que nous avons besoin de savoir, rien qu'en ayant
voulu naître comme ça. Bref, un Dieu tout-petit, un enfant,
pour ne faire peur à personne.
" Celui qui ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant
n'y entrera pas
" (Luc 18/17) . J'aime entendre ce "comme"
de deux façons. D'une part, le Royaume est un petit enfant à
accueillir; d'autre part, le Royaume est à recevoir à la
manière dont un enfant le reçoit.
Le Royaume à Noël, c'est ce tout-petit enfant de Bethléem;
le Royaume est à recevoir comme cet enfant qui est dans la crèche.
Le Royaume, Dieu, est un enfant; il doit être accueilli comme tel
et, pour cela, il importe de redevenir enfant : " Si vous ne devenez
pas comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume de Dieu
"
(Matthieu 18/3). L'enfant, le nouveau-né, proche encore de son
origine, ne peut que s'en remettre aux mains des autres pour l'accueillir,
comme le Dieu-enfant de la crèche entre les mains de Marie et de
Joseph, et celui qui meurt ne peut que s'en remettre aux mains des autres
pour le recueillir, comme l'Homme-Dieu que l'on descend de la Croix et
que l'on remet à sa mère, puis au tombeau d'où il
va renaître à la Vie, à la gloire du Père.
La courbe de notre vie, de l'enfant à l'enfant, de la naissance
à l'autre naissance
de Dieu à Dieu
La courbe
de la confiance, l'humanité tout contre Dieu, comme un enfant contre
sa mère. Peut-être les hommes grandissent-ils trop vite et
mal, en oubliant Dieu, la source, en se détachant d'elle. Alors
les hommes se dessèchent, sèchent de peur.
" Quelques temps après la naissance de son petit frère,
la petite Sachi commença à demander à ses parents
de la laisser seule avec le nouveau-né. Ceux-ci craignaient que
comme tous les enfants de 4 ans elle soit jalouse et veuille le frapper
ou le secouer, aussi refusèrent-ils. Mais elle ne montrait aucun
signe de jalousie. Elle traitait le bébé avec gentillesse
et ses demandes pour être seule avec lui devenaient de plus en plus
fortes. Ils décidèrent de la satisfaire.
Transportée de joie, elle entra dans la chambre du bébé
et ferma la porte, mais il y avait une fente ouverte, assez grande pour
que les parents puissent l'observer et l'écouter. Ils virent la
petite Sachi aller tranquillement vers son petit frère, mettre
son visage tout près du sien et lui dire tranquillement : "
Bébé, dis-moi à quoi ressemble Dieu, je commence
à l'oublier. "
Ce Dieu enfant qui vient d'auprès du Père, né du
sein de la Vierge, est Celui qui vient exorciser l'humanité de
la peur qui jette les hommes les uns contre les autres. La Paix est un
enfant, la Vie est un enfant, le Royaume est un enfant, Dieu est un enfant.
L'autre qui me fait peur demeure-t-il, pour moi, un enfant?
Retrouver l'enfant en chacun, ne serait-ce pas la grâce de Noël
?
Noël : Dieu-Enfant, l'Homme-Enfant, tout-petit, faible et désarmé,
désarmant. N'est-ce pas à cette lumière qu'il faut
tout revoir, reconsidérer et d'abord nos relations à tous
les niveaux? Au moment où des hommes sont prêts à
s'affronter au nom de la religion, je pensais à cela en écoutant
un frère nous parler de la Mission :
"
se battre au plan sociologique et médiatique pour
faire nombre, pour se rassurer et faire peur à l'autre
est-ce
le meilleur service que l'on puisse rendre à l'Evangile? Ce n'est
pas si sûr. Si notre succès crée peur et panique dans
le camp d'en face, chez "les autres", il n'est pas certain que
cela constitue une véritable avancée du Royaume. La mission
ne consiste pas à faire peur, mais à annoncer une bonne
Nouvelle. L'urgence, aujourd'hui, c'est peut-être de rassurer l'autre;
de l'écouter pour lui confirmer qu'il existe à mes yeux
et qu'il a du prix, "comme un tout-petit enfant"; ça
c'est une bonne nouvelle.
Mais pour en arriver là, il faut peut-être que le terrain
prioritaire de la mission soit les chrétiens eux-mêmes; que,
face aux fabuleux changements que connaît notre monde en ce moment,
les chrétiens redécouvrent sans cesse que Jésus-Christ
est toujours une bonne nouvelle. Que lui seul peut nous dire: N'ayez pas
peur. Surtout, n'ayez pas peur de vos frères
"
N'ayez pas peur : Dieu est un enfant. Il vient comme un enfant : "Un
enfant nous est né, un fils nous est donné." Tout commence
et recommence : c'est Noël pour notre terre!
Joyeux et saint Noël à tous!
f. André-Jean, abbé
| SIMPLES PROPOS SUR LES SIGNES DE LA PRIERE |
1. Les signes de notre prière sont-ils signifiants ? sont-ils,
pour nous et pour ceux qui les perçoivent, signes de la foi ? Peut-être
nous faut-il réapprendre à tracer notre signe de croix,
sans hâte, avec ampleur, enveloppant notre corps entier et l'associant,
comme au Baptême, à notre acte de confiance totale et affectueuse
à notre Dieu, Père, Fils et Esprit
Peut-être
les "Notre Père" ou "Je vous salue" qui clôturent
certaines de nos réunions sont-ils bien pâles et ne prennent
pas le temps de laisser chacun de leurs mots, chargés de Bible
et d'existence, résonner en nous ).
2. Des gestes sont prière. On prie debout ou assis ou à
genoux ou prosterné ; on prie immobile ou en mouvement. La marche,
le pèlerinage, la danse, la musique, les fleurs, la lumière,
le travail se font prière . On prie mains jointes ou mains ouvertes,
bras croisés ou en croix ou bien dressés bien haut ; on
ferme les yeux ou on les tient en éveil, on prie par le silence
; on prie par les éclats de joie. Chacune de ces attitudes a son
sens ; chaque priant solitaire ou chaque petit groupe la choisit à
son gré, mais les ressourcer dans les souvenirs bibliques enracine,
réconforte, élargit notre prière.
La Liturgie, prière de toute l'église, prière du
Corps du Christ, confie à la communauté rassemblée
de signifier, devant tous, la réalité la plus profonde :
l'offrande à jamais de Jésus à son Père et
notre Père. Il offre sa vie, sa mort, sa Résurrection, l'histoire
et le monde. Alors, ce qui manifeste là notre prière, c'est
l'unanimité du rassemblement, de l'écoute, de l'acclamation
qui conclut la Prière Eucharistique, celle enfin de notre procession,
toute tendue vers le Pain de Vie. Notre cheminement ensemble, même
cahin-caha, est - sans qu'il soit utile d'y ajouter quelque dévotion
- une démarche d'adoration et une image de l'humanité en
quête de la nourriture qui demeure.
3. dans l'histoire des hommes, la prière, comment commence-t-elle
? qu'en firent voir les premiers grands priants ? La Bible en retient
peu de chose : à peine quelques bouts de phrase, dispersés
parmi les centaines de péripéties des 50 chapitres de la
Genèse. "Enoch, petit-fils d'Adam, fut le premier à
invoquer le Nom de Yahvé" ou bien, quelques millénaires
plus loin, "Abraham bâtit un autel et il invoqua
"
et un peu plus tard, "Melchisédech apporta du pain et du vin.
Il était prêtre du Très haut". Plus tard encore
: "le Seigneur apparut à Abraham, qui tomba la face contre
terre". Après ces croquis, notés en passant, surgit
l'intense et dramatique marchandage priant par lequel Abraham essaie de
sauver Sodome et Gomorrhe, puis, tout un livre vient qui campe un géant
de la
prière : "Moïse parlait et Dieu lui répondait".
A pleines pages, trois autres livres encore recueillent les paroles de
Moïse et de dieu.
Dans la prière biblique, l'initiative appartient à dieu.
C'est Lui qui interpelle Moïse au Buisson Ardent, le petit Samuel
dans la maison d'Héli, Isaïe dans le Temple, Jérémie,
Ezéchiel, Amos derrière ses troupeaux, Joël, Osée
et les autres. A Salomon "il dit en songe : demande ce que je dois
te donner" (1 Rois 3). Dieu inspire la prière, en crée
les occasions et le climat, agit dans et par les hommes qui prient. Plutôt
que de relever les mots de ces derniers, l'Exode, le Lévitique,
les Nombres, le Deutéronome développent à pleines
pages les exigences morales, sociales, culturelles de Dieu, leur grand
interlocuteur. La prière qui leur est la plus chère est
la bénédiction : l'homme bénit Dieu et appelle les
bénédictions de celui-ci sur ses frères, à
la manière de Moïse en ses adieux (Dt 33).
4. La prière des Psaumes révèle qui est l'homme.
Seuls ou réunis, les orants - de toute religion d'ailleurs - rendent
lisible la variété des expressions corporelles de la prière
; les Psaumes, eux, nous immergent dans l'immense diversité des
situations où l'on prie. La prière jaillit dans nos bonheurs
et nos malheurs, elle retentit en nous et alentour. Parce qu'ils "souffrent,
ont peur, sont pourchassés, tombent, étouffent", les
psalmistes "ont le cur qui leur manque ; ils crient, supplient,
appellent, cherchent". Parce qu'ils "trouvent leur joie dans
le Seigneur, ils l'acclament, proclament ses uvres, deviennent louange
à la gloire de son Nom, chantent un chant nouveau".
Le premier mot du premier des 150 Psaumes est le mot heureux. "Heureux
l'homme qui, jour et nuit, murmure la Loi du Seigneur
Heureux qui
s'abrite en Lui
Heureux qui est par-donné
Heureux le
peuple dont le Seigneur est Dieu
Ton familier
L'homme que
tu reprends". Les images de ce bonheur abondent "l'arbre au
bord des eaux
l'olivier vert
le palmier
le berger".
Mais la fréquence d'un autre mot nous frappe également :
"ma plainte". Font partie du lexique de la prière "larmes,
sanglots, soupir, gémissement
Dieu, desserre mon angoisse
! D'un empan, tu as fait mes jours. Ma durée est néant devant
toi"
Toute prière prend sa coloration, son épaisseur
et sa densité dans les contrastes de la vie.
5. Les Psaumes nous révèlent qui est Dieu : "Notre
abri, la tente qui nous protège, notre citadelle, notre roc !"
Dans sa demeure et ses autels "l'hirondelle habite et trouve un nid
pour ses petits". Les cieux le racontent et la voix de l'histoire
se joint à la leur. "Il guide les humbles dans la justice
; ses sentiers sont amour et vérité. Il est le salut et
la paix". Comment alors le croyant ne le célébrerait-il
pas ? "ne frémirait-il pas de paroles belles ?", n'inviterait-il
pas tout le monde à faire vraiment connaissance avec Dieu ? "Goûtez
et voyez comme est bon le seigneur !".
deux mouvements complémentaires nous entraînent vers
le Dieu vivant : notre besoin profond (même s'il reste souvent inconscient)
et Son appel. D'une part "Mon âme a soif"; d'autre part,
le Seigneur de l'Apocalypse "se tient à la porte et il frappe".
Chargés de mémoire, des lieux et des textes nous aident
à revivre et à vivre l'histoire du dialogue entre Dieu et
les hommes : "O ma joie quand on m'a dit : montons à la maison
du Seigneur !" Prier les Psaumes, les quinze des montées vers
Jérusalem, les vingt qui redisent 1800 ans d'existence nomade ou
sédentaire des fils d'Abraham, puis les derniers que tisse une
extraordinaire louange cosmique, nous fait expérimenter en vérité
les gestes, les paroles, les visées de la prière en tous
ses horizons.
Edmond Durand
17.06.2001
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Le psaume 118, qui est le plus long avec ses 176 versets, est très
spécial par sa structure : il est composé de 22 strophes
dont chacune commence par une des 22 lettres de l'alphabet hébraïque
; de plus ce chiffre 22 est celui des livres canoniques de la Bible hébraïque.
Cette forme paraît avoir une motivation didactique, instructive,
pour favoriser la mémorisation. Ce n'est pas tout, car pour faire
l'éloge de la Loi, l'auteur du psaume va employer 8 mots différents
qui, répétés tout au long des versets, vont en chanter
la richesse, tels : la "voie", la "parole", "les
ordonnances", les "préceptes", les "témoignages",
les "sentences", la Loi.
Notre Pascal "trouvait dans ce psaume tant de choses admirables qu'il
sentait toujours une nouvelle joie à le réciter et quand
il s'entretenait avec ses amis de la beauté de ce psaume, il en
était transporté". Il l'associait au psaume 18, identifiant
la Torâh (la Loi) à la loi évangélique, comme
l'avait fait avant lui Origène . Ce dernier se sert de l'interprétation
juive dont il avait pris connaissance grâce à un juif converti
: elle va éclairer notre propos sur le paradoxe apparent contenu
dans l'expression plusieurs fois employée dans ce psaume : "Ta
Loi fait mes délices"(v. 70). On trouve en effet :
v. 166 : "Heureux, impeccables dans leur voie, ceux qui marchent
dans la Loi de Dieu" ;
v. 160 : "Je trouve en tes volontés mes délices, je
n'oublie pas ta parole" ;
v. 475 : "Tes commandements ont fait mes délices, je les ai
beaucoup aimés" ;
v. 770 : "Que m'advienne ta tendresse et je vivrai, car ta Loi fait
mes délices" ;
v. 922 : "Si ta Loi n'eût fait mes délices, je périssais
dans la misère" ;
v. 972: "Que j'aime ta Loi, Seigneur ! tout le jour je la médite";
v. 163 : "Le mensonge, je le hais, je l'exècre, ta Loi je
l'aime" ;
v. 174 : "J'ai désir de ton salut, Seigneur, ta Loi fait mes
délices".
Mais comment peut-on aimer des commandements, prendre ses délices
dans la loi ? N'est-ce pas contradictoire ? Les mots "commandement",
"loi", "ordonnance", "précepte" ne
cachent-ils pas une certaine contrainte, alors que l'amour ne se commande
pas, on ne peut que l'inspirer ou le désirer, il a besoin de liberté,
de spontanéité !
Le mot Loi avec un L majuscule est employé avec un sens plus ou
moins élargi déjà dans l'Ancien Testament. Il semble
bien qu'Origène l'entende ni des livres législatifs seulement
comme le Lévitique ou même le Deutéronome, ni non
plus de l'ensemble de tous les livres qui composent la Bible, mais plutôt
des cinq premiers livres (Pentateuque) attribués à Moïse
qui avait reçu communication des volontés de Dieu sur Israël.
Aimer les commandements, trouver ses délices dans la Loi ? Il s'agit
bien d'amour, mais dans la mentalité juive cet "amour"
de la Loi est une des formes que prend la "crainte" de Dieu,
alors que chez les chrétiens des premiers siècles la crainte
de Dieu sera entendue de la crainte servile et opposée à
l'amour. Bien qu'à l'origine la crainte de Dieu ait été
causée par la terreur du Dieu effrayant et par le sentiment de
la petitesse de la créature en face de la puissance divine, elle
ne se limite pas à cette peur, elle s'accompagne du désir
et de l'amour - "tremendum et fascinandum" - ; si Dieu est pour
Israël un roi qui inspire la crainte, il est aussi un père
aimant (Malachie 1, 6).
Les "craignant Dieu", les hommes pieux, sont aussi ceux qui
aiment le Seigneur ; pour eux les notions de "crainte", "d'amour",
de "joie" sont indissociables ; Ben Sirac dira : " la crainte
réjouira le cur, donnera la joie, la gaîté et
longue vie " (Sir 1, 12). Tout à la fois le psalmiste du psaume
118 craint Dieu, aime ses commandements et trouve sa joie dans la fidélité
à suivre la voie de ses commandements. Le Deutéronome recommandait
déjà : " Que te demande le Seigneur ton Dieu, sinon
de "craindre" ton Dieu, de suivre ses voies, de "l'aimer"
et de le servir de tout ton cur et de toute ton âme...?"
(10,12) ; les rabbins aimaient appeler Dieu leur "Père".
La crainte de Dieu ainsi comprise embrasse toute la religion et même
toute la personne !
Comment entrer dans cette "crainte amour" qui est à la
fois révérence pour le Dieu Saint, respect du Tout Autre,
désir de ne pas déplaire au "Père" qui
parle à Malachie, joie de Le servir de tout son cur ? Six
fois Origène va répéter au cours de son commentaire
qu'il existe une observance des commandements "avec chagrin et par
contrainte" : c'est alors la peur du châtiment qui anime l'âme,
ce n'est pas l'amour. Il s'agit d'accomplir les commandements, de suivre
la parole de Dieu sur les voies qu'Il propose, non "avec chagrin
et par contrainte", mais par désir et joyeusement, "en
aimant de tout son cur ce qui est prescrit" (v. 111-112). Le
juif consulté par Origène lui disait : "Dieu n'est
pas un tyran mais un roi qui veut que ses sujets se donnent à lui
volontairement, non par contrainte ". Saint Benoît écrira
plus tard au sujet de l'obéissance : "cum bono animo",
de bon gré. Telle est la pédagogie de Dieu.
On peut penser au Messie, à Jésus-Christ, qui nous laissera
l'exemple parfait de celui qui est venu non seulement appliquer la Loi,
mais l'accomplir, la porter à sa perfection : " Tu aimeras
même tes ennemis " ! Dans le Christ aucune peur, aucune contrainte,
aucun chagrin, mais l'amour pur, le désir de la communion des vouloirs
avec son Père dans une confiance sans réserve. C'est précisément
ainsi qu'avaient compris les premiers auteurs chrétiens ; ils ne
s'arrêtaient pas aux huit noms différents qui désignent
la Torâh ; pour eux, la Loi et tous les commandements désignent
finalement le Christ, car il est le terme de la Loi, la Parole, la Voie
; le psalmiste chante prophétiquement la bienheureuse fidélité
de l'amour pour le Christ et de l'amour du Christ pour son Père.
Oui, Ta Loi fait mes délices, l'éloge de la Loi est devenu
un chant d'amour pour celui qui a authentifié la loi évangélique
et le chrétien peut dire en vérité au Seigneur :
"Ta Loi, je l'aime" (v.163), car Ta Loi , c'est Toi.
Mais si telle est la compréhension du mot "crainte de Dieu"
dans l'ancien testament, à la fois respect, révérence
et aussi amour et joie, on peut mieux comprendre que cette crainte soit
le
commencement de la "sagesse", non pas au seul sens de "début",
mais au sens "d'essentiel" de la sagesse, fondement de la religion
et de la piété qui va développer la relation personnelle
du croyant avec son Dieu, de sorte que crainte et amour, soumission et
confiance coïncident (Pr 1, 7, note BJ). Elle est une des qualités
du Messie annoncée par le prophète Isaïe (11, 2) et
que Jésus s'attribuera : "Justice a été rendue
à la Sagesse par ses uvres" (Mt 11, 19).
Pour Origène la voie des commandements célébrée
par le psaume 118 est une voie d'union avec Dieu quand elle est parcourue
non par contrainte mais par amour : suivre la voie, c'est suivre le Christ
qui est "la voie, la vérité et la vie"(Jn 14,
6). La Voie, comme la Parole est Vie, porteuse de la vraie vie (divine),
elle est vivifiante. Origène reconnaît le Christ tout au
long du psaume : c'est :
sa parole : "Vivifie-moi selon ta parole" (v. 25),
sa bouche : "Un bien pour moi que la loi de ta bouche" (v. 72),
son salut : "Que me vienne ton amour, Seigneur, ton salut selon ta
promesse" (v. 41),
sa consolation : "Que ton amour me soit consolation selon ta promesse"
(v. 76),
son visage : "De tout cur je veux attendrir ton visage"
(v. 58, 135),
sa main : "Que ta main me soit en aide, car j'ai choisi tes commandements"
(v. 173)...
Le Christ est encore la lampe du verset 105 : "une lampe sur mes
pas, ta parole". Bref, le psaume 118 enseigne aux chrétiens
le tout d'une marche vers Dieu, cheminement progressif qui permet d'arriver
jusqu'à Dieu. La Loi avec ses observances, ses commandements est
devenue la Voie évangélique par et dans la bouche de Jésus
qui a dit : " Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l'accomplir
" (Mt 5, 17) ; l'amour où se résumait déjà
la Loi ancienne est devenu le commandement renouvelé, plus intériorisé,
plus approfondi, plus universel, il porte le visage d'une personne aimée,
le Seigneur Jésus ; c'est pourquoi je peux dire en vérité
: " Ta Loi fait mes délices ".
f. Marie-Bernard
" Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour,
comme je demeure dans l'amour du Père, en observant ses commandements
" (Jn 15, 10).
Que souhaitons-nous, sinon demeurer dans l'amour ? Que veut donc dire
le mot "demeurer" dans la bouche de Jésus ? Dans le seul
chapitre 15 de s. Jean il est employé onze fois et quarante fois
dans son évangile sans compter son emploi dans ses épîtres.
Il peut désigner les relations entre Dieu le Père et le
Christ, son Fils; ainsi " ne crois-tu pas que je demeure dans le
Père et que le Père demeure en moi " ? (Jn 4, 10).
Il peut aussi être employé pour les relations entre Dieu
et le chrétien : " celui qui garde ses commandements demeure
en Dieu et Dieu en lui " ( 1 Jn 3, 24).
Pour un commentateur ancien qui écrivait en latin, demeurer c'est
"intime connecti, et veluti conglutinari cum aliquo ; firmiter adhaerere
alicui et cum illo familiariter uti" : être liés du
fond du cur, et être comme soudé avec l'autre ; s'y
attacher fermement et vivre avec lui en ami intime. Dans s. Jean le mot
implique les idées de permanence, de fermeté, d'intimité,
d'inhabitation, "être dans" ; on peut penser, à
titre d'exemple, à l'enfant qui demeure dans sa mère avant
de naître ; l'union est tellement intime qu'elle évoque presque
une immanence réciproque.
Dans la prière à son Père, au chapitre 17, Jésus
demande cette union : " que tous soient un comme toi, Père,
tu es en moi et moi en toi, qu'ils soient en nous eux aussi... "
(17, 21). " Moi en eux comme toi en moi " (17, 23), " que
l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi en eux " ( 17,
26). Ce lien si fort, si intime, quel est-il ? sinon l'amour ? L'amour-tendresse
(en grec "agapè") différent de l'amour-passion
(en grec "philia") est la source de cette union ; il attache
et persiste aussi bien entre le Père et le Fils qu'entre le Christ
et les siens.
Pour faire comprendre à ses disciples la qualité de cette
union d'amour, Jésus a employé l'image de la vigne : "
Demeurez en moi comme je demeure en vous ! De même que le sarment,
s'il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même produire du fruit,
ainsi vous non plus, si vous ne demeurez en moi " (15, 4). Il s'agit
pour nous de rester attachés au Christ ou plutôt "branchés"
à lui, car il s'agit de la même sève qui passe, alimente
et vivifie. Si nous demeurons dans cet amour, la vie du Christ passe en
nous ; son amour qui est premier, qui est prêt à se communiquer
et qui attend notre accueil, portera du fruit. L'objectif à atteindre
est donc bien celui-là : demeurer dans l'amour que nous porte le
Christ Jésus.
Immédiatement la question se pose à nous : comment demeurer
dans son amour ? A quoi repond le verset 10 : " Vous demeurerez dans
mon amour, si vous observez mes commandements ", et Jésus
ajoute aussitôt : " comme moi-même j'ai gardé
les commandements de mon Père et je demeure dans son amour ".
Le premier commandement prescrit par Yahvé au peuple d'Israël
disait déjà : " Tu aimeras le Seigneur de tout ton
cur, de toute ton âme, de tout ton pouvoir " (Dt 6, 5).
L'amour de Dieu n'est pas proposé au choix, c'est un commandement,
et Jésus le citera comme étant le plus grand commandement.
Peut-être sommes-nous un peu déçus d'entendre ce mot
si peu à la mode "commandement", alors que nous étions
en train d'évoquer l'amour et l'intimité. Cette association
commandement-amour ne va pas de soi. L'amour se commanderait-il ? Est-ce
que l'amour n'évoque pas plutôt liberté, préférence,
spontanéité, dynamisme qui vient de moi-même, du plus
profond de moi-même ; le commandement est plutôt associé
à une intervention d'autrui, une contrainte, une dépendance
...! Cet appel au commandement pour demeurer dans l'amour ne risque-t-il
pas de dégrader l'authenticité, la beauté, la gratuité
de l'amour ?
A cette objection Jésus semble bien répondre lorsqu'il cite
son propre exemple : " Comme moi je demeure dans l'amour du Père,
en gardant ses commandements ". Nous sommes donc invités à
regarder de plus près le rapport entre l'amour du Christ pour son
Père et son obéissance aux commandements du Père.
Le nouveau testament emploie deux mots grecs pour dire ce que nous appelons
du seul mot "obéissance". L'un "hupotagè"
est voisin de notre "soumission" : il met en relef l'attitude
de celui qui, placé sous un supérieur, agit comme un inférieur
devant un "gradé" plus élevé ; il se met
sous le pouvoir d'un autre qui le domine dans la hiérarchie sociale.
Ainsi l'esclave est soumis à son maître (Tite 2,9), les jeunes
sont soumis aux anciens (1P 5, 5), les citoyens aux magistrats (Tite 3,
1). La liberté y a peu de place, il s'agit de consentir à
l'ordre hiérarchique des choses, de gré ou de force. Cette
soumission est-elle compatible avec l'amour? Peut-être, mais à
une condition : qu'elle ne soit pas une soumission servile.
Or le mot utilisé pour caractériser l'attitude de Jésus
dans sa relation au Père n'est pas ce mot "upotagè
= soumission"; c'est l'autre mot grec que le français traduit
aussi par "obéissance" : hupaqoè, composé
du verbe "aqouein" = écouter, qui évoque l'attitude
de celui qui écoute la parole, mais en se mettant comme dessous
"hupo" : dans ce cas "obéir", c'est se mettre
à l'écoute de la parole avec attention, prêter l'oreille
pour agir en conséquence, c'est obéir sans contrainte ni
nécessité ; il y a une plage de liberté et donc une
place pour l'amour. Il ne suffit plus d'exécuter un ordre seulement,
mais de pénétrer avec son intelligence (et son cur)
ce qui est demandé. La soumission est comme absorbée dans
une communion des vouloirs, fruit de l'amour.
N'est-ce pas l'obéissance du Christ quand il "garde"
les commandements du Père? La scène de l'agonie permet de
saisir sur le vif le réalisme de cette obéissance :
o en Jn 12, 27-28 : " maintenant mon âme est troublée
et que dirais-je? Père, sauve-moi de cette heure! Mais c'est précisément
pour cette heure que je suis venu ".
o en Lc 22, 42 : " pourtant que ce ne soit pas ma volonté,
mais la tienne qui se réalise ". Prononcé dans l'angoisse
et l'effroi, ce "oui" obéissant n'a rien de la soumission
à un commandement imposé, à un ordre inévitable.
A témoin sa réponse à Pierre qui a dégainé
: " Rengaine ton glaive... Penses-tu que je ne puisse pas faire appel
à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze
légions d'anges? ". Il ne l'a pas fait parce qu'il voulait
rester fidèle à sa condition humaine qui est la nôtre
; et nous n'avons pas d'anges à notre disposition ! Il obéira
ainsi librement jusqu'à donner sa vie. De cette qualité
d'obéissance dans la liberté jailliront le bonheur de tous
les hommes et sa propre résurrection, comme le dira s. Paul ainsi
que l'épître aux Hébreux : " il apprit par ses
souffrances l'obéissance (hupaqoè) ...et il devint pour
tous ceux qui lui obéissent cause du salut éternel "
(Hé 5, 8).
Cette obéissance de Jésus n'est pas seulement libre et volontaire,
elle est inspirée par l'amour ; elle n'est pas soumission obligée
malgré les apparences, elle est l'aboutissement d'un amour fidèle
jusqu'à l'extrême : " il faut que le monde sache que
j'aime le Père " (Jn 14, 31). Il ne s'agit pas d'une nécessité
imposée au Christ, mais plutôt de sa volonté inébranlable
de ne pas manquer à la mission reçue du Père, qui
est de révéler aux hommes jusqu'où peut aller l'amour
que Dieu leur porte ; pour eux Jésus acceptera la souffrance jusqu'à
en mourir, et de quelle mort ! Tel est le premier fruit de l'offrande
de sa vie donnée : elle ouvre à l'humanité la porte
d'un bonheur qui n'aura pas de fin.
Le deuxième fruit n'est autre que la résurrection elle-même
: " il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à
la mort... c'est pourquoi Dieu l'a exalté souverainement "
(Ph 2, 8). La résurrection représente l'aboutissement du
dynamisme de l'obéissance : " j'ai achevé l'uvre
que tu m'as donné à faire, Père, glorifie-moi "
(Jn 17, 4). L'union des deux vouloirs du Père et du Fils sur terre
et jusque sur la croix a inauguré la communion qui aboutit à
la résurrection. La gloire finale du Seigneur Jésus apparaît
comme la victoire de l'obéissance du crucifié. La résurrection
n'est pas la "récompense" du mérite de l'obéissance
; elle est la plénitude de la grâce devenant gloire et achèvement
de la plénitude de la fidélité de Jésus.
Si telle est l'obéissance du Christ, dépendance amoureuse
à son Père, telle sera l'obéissance des chrétiens,
la nôtre, dépendance amoureuse au Christ en observant ses
commandements. Les commandements qu'Il nous a laissés, peuvent
se résumer en un seul : "voici quel est mon commandement :
aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ". La
sève unique du cep de vigne ne peut produire que la même
espèce de raisins sur les sarments ; de même que, dans le
Christ, elle a fructifié en résurrection glorieuse et bonheur
pour l'humanité, de même notre fidélité dans
l'amour mutuel s'ouvrira sur notre résurrection personnelle et
le bonheur de la communion finale.
L'amour est donc premier, c'est lui qui permet d'observer les commandements
comme le Christ ; " celui qui n'aime pas, n'a pas le moyen d'observer
les commandements ", dit s. Augustin qui continue : en disant "
si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ",
Jésus montre non pas d'où vient l'amour, mais ce qui le
prouve. C'est comme s'il disait : ne pensez pas que vous demeurez dans
mon amour si vous n'observez pas mes commandements ; car si vous les observiez,
ce serait la preuve que vous y demeurez, c'est-à-dire on verra
si vous demeurez dans mon amour à la façon dont vous observez
mes commandements... C'est en effet dans la mesure où nous l'aimons,
que nous observons son commandement. L'obéissance dans la fidélité
sera l'expression et la manifestation de l'amour.
Saint Thomas écrira : " ce qui rend l'obéissance
digne de louange, c'est qu'elle procède de l'amour, parce que l'amitié
fait vouloir et ne pas vouloir les mêmes choses ". De son côté
s. Benoît commence ainsi son chapitre sur l'obéissance :
" elle est le propre de ceux qui n'ont rien de plus cher que le Christ
". La dépendance n'est plus simple soumission, elle est devenue
communion d'amour avec le Christ.
f. Marie-Bernard
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Quelle est la place de la contrainte dans notre vie spirituelle ? Qu'y
a-t-il en elle de créateur, de créatif, quelle est sa fécondité
? Serait-il bon que la vie soit dure, difficile, contraignante ?
L'analogie qui me vient pour parler de la fécondité de la
contrainte est tirée de notre corps, avec trois images, l'os, la
chair et la peau.
La chair est ici le mot-clé de l'univers biblique ; l'os et la
peau ne sont que des thèmes secondaires, beaucoup plus rares, et
presque des attributs périphériques de ce concept fondamental
de chair. Pourtant, l'exploration de ces images-frontières se révèle
très riche, comme il est riche d'explorer le rivage à marée
basse pour comprendre quelque chose de la mer.
L'os
Lorsque l'obstacle surgit quelque part, dans un problème de maths
ou de physique, dans un bricolage, on s'écrie : "Y a un os
!". Pourquoi l'os est-il associé à l'obstacle, à
la difficulté ?
Dans le corps humain, l'os n'est pas au début, mais à la
fin du processus. Le bébé qui surgit dans la vie est tout
le contraire de l'os, il n'est encore que peau, chair et cartilage : même
son crâne va encore grossir, grandir, se développer comme
une chair, pendant une dizaine d'années ou plus ; il n'a même
pas encore de dents, qui sont nos seuls os visibles sans bistouri.
Mais, à mesure que le petit humain va découvrir les "os"
de la vie, à mesure qu'il se fera les dents sur le réel,
sa charpente à lui apparaîtra, de plus en plus, jusqu'au
jour où le vieillard au visage et aux membres décharnés
laissera voir ses os sous la peau, et, au-delà, son squelette,
le grand faucheux, ses ossements. La conscience de notre ossification
continue nous met en rapport avec le temps qui passe et avec la mort.
Ce lien du temps avec le rigide, le dur, l'os, le minéral, est
fondamental et c'est peut-être pour cela que l'image des "montres
molles" dans les tableaux de Dali, qui dénie et contredit
ce lien, est si frappante pour l'esprit (ce qui, au passage, conforte
mon sentiment que la peinture surréaliste, avant d'être de
la peinture, est d'abord une littérature).
Si notre corps spirituel se construit à l'image de notre corps
physique, les contraintes du temps y font leur uvre de rigueur,
de solidité : rien n'y est vraiment solide qui n'ait été
éprouvé par le temps, par la durée. Nier le temps,
le temps rythmique des horaires, aussi bien que le temps qui dure, le
temps cumulé, l'âge, vivre dans l'immédiat et en faire
une revendication, ou vivre en permanence dans l'urgence, c'est se bâtir
un corps spirituel sans os, sans charpente, un sac de chair et de peau,
mou, flasque, désespérément informe.
Le terme du processus d'ossification, cependant, c'est la pierre, celle
de la tombe et celle que désigne et recouvre le sépulcre,
l'os devenu pierre lui-même. L'os appartient au domaine du minéral.
Dès notre naissance, notre première nourriture, la plus
vitale, fut ce lait "riche en calcium" qui assure la construction,
la solidité, de notre charpente osseuse. Cette pierre, ce minéral,
est la résistance même, ce qui résiste, comme une
seconde face de l'être, notre résistance en face de notre
ek-sistence.
Mais la pierre est à la fois ce sur quoi la mort n'aura pas de
prise et ce sur quoi la vie non plus n'a pas de prise. Un excès
d'ossification, de contraintes, de rigidité, menace la vie spirituelle
tout autant que son défaut : l'os présente deux faces, l'une
positive, de résistance à la mort, et l'autre, négative,
de résistance à la vie. Qu'il est dur d'être dur comme
il faut, ni plus ni moins, qu'il est dur d'être souple pour un os
!
A côté du temps, il est un second "os" majeur dans
la vie, qui nous construit psychologiquement et spirituellement ; la Bible
nous en parle dès ses premières pages, après qu'a
été planté le commencement du temps et son rythme,
les sept jours.
L'os de mes os
C'est là qu'apparaît pour la première fois le mot
"os" : dans le récit de la création de la femme.
Tiens, est-ce une coïncidence négligeable ? A ne prendre que
le fil rouge du récit, il y a un os pour l'homme, dans l'homme,
et c'est justement la femme, cet humain différent sans lequel l'humanité
ne se réalise pas pleinement. Dieu l'a voulu ainsi et l'homme le
confesse lui-même : "Celle-là, c'est bien l'os de mes
os !".
Certes, le sens obvie de cette expression, bien attesté par les
parallèles, est qu'il y a une parenté entre la femme et
l'homme, alors qu'il n'y en avait pas entre l'homme et les animaux. Mais
il n'est pas vain de donner tout son poids à l'image de l'os, alors
même que le sens courant ne retient finalement que le possessif.
La promesse de bonheur faite à l'homme comporte un os, elle est
même tirée d'un os, et cet os est resté en creux,
là, dans le creux de nos côtes, comme ce manque, cette solitude
constitutive qui nous fait aspirer à l'autre, à la communion,
à l'amour. L'os, c'est l'autre ! Cette affirmation se passe de
commentaire. Mais il faut en tirer toutes les conséquences, et
la première est ce constat : si l'os, pour moi, c'est l'autre,
l'autre est aussi, en un sens très positif, l'os de mes os, c'est-à-dire
ma charpente, ce qui me construit, ce qui peut me donner solidité,
structure, ma promesse de bonheur et de pérennité. Nul ne
se construit seul en humanité : la seule structure proprement humaine
est celle que je reçois de mon frottement aux autres, à
l'altérité. J'ai tout à espérer de cette construction-là,
la plus intérieure alors qu'elle me vient de l'extérieur
; et, corollairement, je n'ai rien à attendre de proprement humain
de mon seul capital génétique, de mon seul thème
astral, de mon numéro INSEE, de ma triste et définitive
"identité".
La peau
Après cette rive intérieure de la chair qu'est l'os, venons-en
maintenant à sa rive extérieure, la peau. Par antithèse,
la peau nous dira les risques d'une vie spirituelle sans contraintes,
totalement plastique, guidée par le seul feeling, la sensation,
le sentiment. Qu'est-ce que la peau, ma peau, notre peau ? Les expressions
toutes faites, ce réservoir de sens dissimulé sous la convention,
abondent pour nous aiguiller.
Une première thématique où la peau est mise à
contribution est celle du contact, de la douceur : une "peau de bébé",
une "peau de pêche", une "peau d'ange", évoquent
la plus grande douceur, tandis qu'une "peau de vache" désigne
un être dur, rugueux, sans aménité. Le toucher, le
tact, l'extrême sensibilité, voilà qui définit
l'être "épidermique", "à fleur de peau",
l'écorché vif. La peau est bien ce voile, ce film, cette
pellicule à la fois protectrice et révélatrice dont
les auteurs anciens décrivaient la "carnation", expression
un peu désuète qui renvoie à l'état de la
chair sous-jacente, plus ou moins sanguine, irriguée, ou bien pâle
au contraire, exsangue, livide.
Mais un second registre, plus essentiel, est celui de la vie, et plus
précisément de la qualité de la vie : on parlera
de quelqu'un qui est "bien dans sa peau" ou "mal dans sa
peau" ; si quelqu'un "veut ma peau", s'il veut "me
faire la peau", c'est qu'il veut me tuer, il en veut à ma
vie ; "tenir à sa peau", c'est tenir à sa vie,
et le contexte est toujours celui d'un risque qu'on refuse de prendre
: la peau a donc une valeur inestimable, elle n'est pas que le vêtement
superficiel et superflu de notre chair ; "la peau des fesses"
signifie d'ailleurs un prix, un prix exorbitant. Il nous faudra interroger
ce prix, cette valeur, que le langage commun reconnaît à
la peau.
Enfin, la peau dit l'adhérence, pas seulement parce qu'on fabrique
traditionnellement de la colle avec la peau : on dira "qu'il a ça
dans la peau", généralement un vice, pour dire que
c'est plus fort que lui, qu'il ne peut s'en défaire. Et Piaf chante
de son homme : "J'l'ai dans la peau", parce qu'en dépit
de tous ses défauts, elle ne peut s'en détacher.
Interrogeons maintenant la Bible, pour savoir si nous y retrouvons ces
éléments, douceur, contact, vie, adhérence.
Les tuniques de peau
Dans la Bible, la peau apparaît massivement dans le Lévitique
(le mot y compte la grande majorité de ses occurrences) : une peau
malade rend impur, impropre au contact, à la relation ; le lépreux,
et tout ce qui y ressemble, est exclu du culte comme de la communauté.
Dans le registre de la peau, on passe en effet sans transition de la colle
à l'exclusion. C'est la première leçon biblique.
Mais, bien avant le Lévitique, la première occurrence biblique
du mot "peau" est la fameuse "tunique de peau" dont
Dieu revêt Adam et Eve, au moment de les faire sortir du jardin
des origines. De fait, il n'est sans doute point besoin de peau pour la
vie au paradis : l'on y est plus nu que nu, sans rien qui fasse obstacle
à la communication directe des corps.
"L'os de mes os et la chair de ma chair" disait une relation
idéale, quasi fusionnelle, entre l'homme et la femme ; la peau
au contraire constitue une enveloppe individuelle, éminemment personnelle,
ma limite et en même temps mon premier accès à la
communication : la peau est ma frontière avec le monde. Elle me
protège et m'expose tout à la fois ; elle me protège
en filtrant ce qui vient du dehors, parce que la chair ici-bas ne peut
vivre "à vif", et elle m'expose en me donnant à
voir, à saisir, à toucher au monde et aux autres.
Si l'il est le siège de la vue, et l'oreille celui de l'ouïe,
la peau, jusqu'au dernier et plus humble centimètre carré
de mon épiderme, est le siège du toucher ; cette immense
surface sensorielle est comme la matrice des sens, le premier à
s'éveiller et le dernier à vibrer, jamais totalement perdu,
semble-t-il, même quand le coma ou l'approche de la mort ont annihilé
les autres moyens de communication.
On comprend que ce sens-là soit sans prix. Mais dès lors,
on en perçoit la dérive possible : conférer une valeur
suprême à la sensation, c'est prendre la surface de l'être
pour l'être même, troquer le corps contre son enveloppe, ne
garder dans les mains que la tunique et laisser s'échapper l'humanité.
De même que la peau a le pouvoir constant de se renouveler, et qu'au
premier coup de soleil, je pèle sans pourtant perdre ma peau, de
même la sensation ne vit que de se renouveler sans cesse, comme
une émotion forte fait disparaître et oublier la précédente,
et comme, à la télévision, une nouvelle sensationnelle
chasse l'autre. Le vocabulaire du "sensationnel", à l'image
de la peau, doit lui-même sans cesse se renouveler : le "terrible"
avait chassé le "formidable", et rien ne se démode
aussi vite que le "super", "l'extra", le "génial",
le "géant". Le lexique pèle ainsi périodiquement
du côté des émotions fortes.
Le sac à sensations
Quand la vie n'est considérée qu'au moyen du filtre des
sensations, inévitablement déclinée en plaisirs et
souffrances indéfiniment revivifiés, vécue sur le
seul registre de la peau, le corps n'est plus qu'un sac, un sac vide en
définitive, avec, au bout du compte la déception de l'homme
auquel le facteur donnerait l'enveloppe qu'il a toute sa vie attendue
: il l'ouvre, elle est vide !
Le vide et le plein sont bien les qualités d'un sac, d'un contenant,
et les expressions les plus quotidiennes nous trahissent : "je suis
comblé", "gonflé à bloc", "j'ai
plein de punch ce matin", et, le soir, "je me sens vidé"
: la déprime, la "dépression", évoquent
de fait une structure gonflée, et brusquement vidée : la
dépression est parfois la revanche de la sensation, d'une vie dominée
par la ou les sensations, ce à quoi nous entraînent peut-être
malgré nous la puissance des médias, des images, des films
à sensation, des scoops, du sensationnel.
Dépourvue d'os, de structure, de rapport au temps et à l'autre,
la vie spirituelle vécue sur le seul mode de la peau, mode premier,
mode de l'enfance, le plus accessible, donnera un moment l'illusion de
combler, une impression de plénitude, mais elle risque fort de
se retourner en vide, en creux, en dépression.
Au bord extérieur de la chair, comme l'os est au bord intérieur,
la peau nous expose. Elle est délibérément fragile,
mais, par elle, notre être vibre, touche, adhère, et la vie
a du goût. Par elle encore, pellicule sensible sur notre chair,
film constamment renouvelé, le risque est grand de nous faire du
cinéma, d'échapper au réel, au temps et aux autres,
aux autres en tant qu'ils sont pour nous la seule rencontre durable au
delà des émotions, des sensations, la seule alliance salutaire.
Il est temps de conclure en abordant le mot-clé dont la Bible use
à longueur de pages : la chair. Grâce à l'os et à
la peau, nous en saisirons peut-être mieux maintenant la richesse,
la complexité, et même l'ambiguïté.
S'incarner
Entre la peau et les os, la chair. Entre le sac informe et la statue de
pierre, le vivant debout ; entre le cinéma et la tombe, la vie
réelle.
La vie spirituelle a besoin de prendre chair, de s'incarner, et c'est
la tâche humaine par excellence : l'hypersensibilité de la
peau occulte la vraie vie et l'insensibilité de l'os empêche
d'y avoir accès. La chair est le lieu de l'Esprit : il veut habiter
la chair, il l'attend, il la prie, il l'espère.
Que désigne donc la chair ? Au premier degré, la "viande",
mais ce mot de viande est impropre en français d'aujourd'hui pour
l'être humain (comme pour le poisson ou pour les crustacés,
dont la "chair" est exquise).
Recouverte de peau au sortir du jardin, la chair est devenue une réalité
interne, qui n'est plus directement visible : elle ne se laisse voir que
lorsqu'elle est blessée : elle saigne alors, s'il s'agit d'un vivant.
La vie s'échappe. La chair apparaît donc essentiellement
comme le porteur, le vecteur de la vie, et comme le lieu de ma vulnérabilité.
Ce qui vaut pour moi vaut pour l'autre : le cri du premier homme serait
tronqué si l'on en oubliait la seconde partie: "(Celle-ci,)
c'est bien l'os de mes os et la chair de ma chair !" L'autre, s'il
(elle) est vraiment "chair de ma chair ", l'autre sera ma fécondité,
ma promesse de vie, et tout à la fois ma vulnérabilité,
ma fragilité la plus grande, le lieu par lequel ma vie s'échappera,
sera donnée, saignée, versée, perdue. La relation
à l'autre est lieu de coupure, de blessure féconde. Ceci
fait penser à l'expression qu'utilise l'hébreu pour "conclure"
une alliance : on dit "couper une alliance", parce que la parole
est plus coupante qu'un glaive à deux tranchants : il est des alliances
que l'on signifie par un échange de sang, une coupure bénigne,
et parfois une coupure plus profonde qui laissera sa cicatrice en témoignage,
comme dans certains rites africains.
Mon lien aux autres est fait d'os et de chair, il me construit, m'édifie,
me rend solide, et, tout à la fois, me fragilise, me rend vulnérable,
me blesse : paradoxe de l'alliance, ce chemin spirituel que Dieu propose
à son peuple à travers toute la Bible, et d'une façon
unique, dans le Christ.
f. David
 |
Racontée par Stop-chien à ses petits frères.
A mon frère,
Pierre Rouget
Dès que le Chien fut créé, il lécha la main
du Bon Dieu et le Bon Dieu le flatta sur la tête :
- Que veux-tu, Chien ?
- Seigneur Bon Dieu, je voudrais loger chez toi, au Ciel, sur le paillasson
devant la porte.
- Bien sûr que non ! dit le Bon Dieu. Je n'ai pas besoin de chien
puisque je n'ai pas encore créé les voleurs.
- Quand les créeras-tu, Seigneur ?
- Jamais. Je suis fatigué. Voilà cinq jours que je travaille,
il est temps que je me repose. Te voilà fait, toi, Chien, ma meilleure
créature, mon chef-d'uvre. Mieux vaut m'en tenir là.
Il n'est pas bon qu'un artiste se surmène au-delà de son
inspiration. Si je continuais à créer, je serais bien capable
de rater mon affaire. Va, Chien ! Va vite t'installer sur la terre. Va
et sois heureux.
Le Chien poussa un profond soupir :
- Que ferai-je sur la terre, Seigneur ?
- Tu mangeras, tu boiras, tu croîtras et multiplieras.
Le chien soupira plus tristement encore.
- Que te faut-il de plus ?
- toi, Seigneur mon Maître ! Ne pourrais-tu pas, Toi aussi, t'installer
sur la terre ?
- Non, dit le Bon Dieu. Non, Chien ! je t'assure. Je ne peux pas du tout
m'installer sur la terre pour te tenir compagnie. J'ai bien d'autres chats
à fouetter. Ce Ciel, ces anges, ces étoiles, je t'assure,
c'est tout un tracas.
Alors le Chien baissa la tête et commença à s'en aller.
Mais il revint :
- Ah ! Si seulement, Seigneur Bon Dieu, si seulement il y avait là-bas
une espèce de maître dans ton genre
- Non, dit le Bon Dieu, il n'y en a pas.
Le Chien se fit tout petit, tout bas, et supplia plus près encore
:
- Si tu voulais, Seigneur Bon Dieu
Tu pourrais toujours essayer
- Impossible, dit le Bon Dieu. J'ai fait ce que j'ai fait. Mon uvre
est achevée. Jamais je ne créerai un être meilleur
que toi. Si j'en créais un autre aujourd'hui, je le sens dans ma
main droite, celui-là serait raté.
- O Seigneur Bon Dieu, dit le Chien, ça ne fait rien qu'il soit
raté pourvu que je puisse le suivre partout où il va et
me coucher devant lui quand il s'arrête.
Alors le Bon Dieu fut émerveillé d'avoir créé
une créature si bonne et il dit au Chien :
- Va ! Qu'il soit fait selon ton cur.
Et, rentrant dans son atelier, Il créa l'Homme.
N.B. - L'Homme est raté, naturellement. Le Bon Dieu l'avait bien
dit.
Mais le Chien est joliment content !
Marie Noël
| LA FEMME EST LA GLOIRE DE L'HOMME |
Le rapport de Paul aux femmes : une relecture de 1Co 11,7 : "La femme
est la gloire de l'homme".
Si un dimanche, à la sortie de la messe, on demandait à
une jeune femme : "Que pensez-vous de saint Paul ?", sûrement
sa réponse spontanée serait : "Saint Paul, mais il
était misogyne !", et peut-être, citerait-elle alors
spontanément "femmes, soyez soumises à vos maris"
ou bien "dans les assemblées que les femmes se taisent".
Mais comment se fait-il que cet apôtre ait ainsi une si mauvaise
réputation auprès des femmes ?
On reproche à Paul d'avoir verrouillé pour des siècles
toute évolution dans le domaine des rapports entre l'homme et la
femme. Mais un examen du dossier en tenant compte de l'ensemble de la
prédication paulinienne nous oblige à reconsidérer
cette accusation portée contre un apôtre qui semble avoir
été en relation constante et harmonieuse avec des femmes.
C'est ainsi que dans la lettre aux Romains il rend hommage à Phébée
à propos de laquelle il dit : " Offrez-lui dans le Seigneur
un accueil digne des saints ; assistez-la en toute affaire où elle
aurait besoin de vous " (Rm 16, 1-2). Dans la lettre aux Philippiens,
il mentionne Evodie et Syntiché qui " l'ont assisté
dans la lutte pour l'Evangile " (Ph 4, 3). Ailleurs il mentionne
ses relations avec le couple que forment Priscille et Aquila, ses "coopérateurs
dans le Christ".
Le contexte des écrits pauliniens
Paul adresse des lettres aux diverses communautés qu'il a fondées
ou visitées. Ces textes évoquent les premières années
qui suivent la Passion de jésus au moment où l'Eglise s'implante
et s'étend dans le Bassin méditerranéen.
dans ses lettres, Paul aborde à de nombreuses reprises des problèmes
qui touchent la femme ou bien concernent des usages domestiques. Il le
fait dans un contexte bien précis qu'il ne faudrait pas oublier.
Les communautés auxquelles Paul s'adresse sont situées dans
des grandes villes du Bassin méditerranéen, dans un monde
dominé par les lois de l'Empire. Sous la Pax Romana, les femmes
jouissent d'une certaine indépendance juridique, mais le mariage
est un simple contrat qui peut être aisément rompu, l'adultère
du mari est ignoré du droit, l'avortement est une pratique courante
ainsi que "l'exposition des enfants" : les pères ont
droit de vie sur leurs enfants et peuvent les vouer à l'abandon.
La ville de Corinthe a été reconstruite par Jules César
en 49 avant J.C., c'est un grand port, une des villes les plus importantes
de la Méditerranée. De nombreuses communautés s'y
rassemblent venant de divers horizons. Paul a évangélisé
Corinthe lors d'un séjour de dix-huit mois (Ac 18, 1-18) de la
fin des années 50 au milieu de 52. Après la fondation de
l'église de Corinthe, Paul fait un séjour à Ephèse
(Ac 19, 22-23) où il reçoit une délégation
des corinthiens (1 Co 16, 12) et des gens "de Chloé"
(1 Co 1, 11) qui poussèrent Paul à répondre à
un certain nombre de questions pratiques.
Une manière de vivre chrétienne
Paul est un juif, un pharisien (Ph 3, 5) sujet de la Loi juive, il a rencontré
le Christ, il prêche l'Evangile et c'est à la lumière
de sa foi qu'il réagit aux problèmes du quotidien qui lui
sont soumis. Il élabore une manière chrétienne de
vivre dans la société et dans l'histoire.
Pour lui s'accomplit dans le Christ la promesse d'une création
nouvelle, le don d'un cur nouveau grâce à quoi désormais
quel que soit son statut, son sexe ou son origine " quiconque est
dans le Christ est une créature nouvelle " (2 Co 5, 17). Les
conséquences en sont le remaniement des relations humaines dans
une humanité libérée du poids du péché.
Cette libération est constituée par la suite du Christ,
le Messie crucifié. Ce Messie qui obéit au Père d'une
obéissance d'amour, qui donne sa vie pour l'autre et qui par sa
Résurrection manifeste la force même de cet amour. Voilà
le présupposé qui commande tout ce que Paul écrit,
en particulier sur la relation entre l'homme et la femme. C'est dans cette
foi qu'il faut comprendre les formules inégalitaires du discours
paulinien qui peuvent nous choquer aujourd'hui.
Si les femmes " doivent se taire dans les assemblées "
(1 Co 14, 34), ceci ne doit pas être dissocié du contexte
novateur de la libre participation des femmes au culte liturgique. C'est
le conseil qu'on retrouve au début du chapitre 11 de la première
lettre aux Corinthiens.
La théologie de Paul récuse tout mépris de la femme.
Si les femmes doivent porter les cheveux longs comme un voile 1 dans les
assemblées et les hommes prier la tête nue, c'est que cela
est d'usage dans les églises de Dieu (1 Co 11, 16). Cette dépendance
par rapport au contexte de l'époque ne doit pas nous faire mépriser
les arguments que Paul avance. Il ne prêche pas l'infériorité
de la femme puisque finalement " dans le Seigneur, ni la femme ne
va sans l'homme, ni l'homme sans la femme " (1 Co 11, 11). Il précise
au verset suivant " de même que la femme a été
tirée de l'homme, ainsi l'homme naît par la femme, et tout
vient de Dieu ".
Si la femme doit porter un voile en signe de sujétion 2 ou plus
exactement de "marque de l'autorité dont elle dépend",
il ne faut pas y voir la marque d'une conception infantilisante de la
femme assujettie à l'homme comme à son maître et Seigneur
(Ep 5, 22) mais plutôt la gloire particulière de la femme
qui est appelée tout comme l'homme à " suivre l'exemple
du Christ qui vous a aimés et s'est livré pour vous "
(Ep 5, 2).
Paul prêche un Christ crucifié qui " de condition divine,
ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu,
mais s'anéantissant lui-même prit la condition d'esclave
" (Ph 2, 6-7). Avant de connaître la gloire des bienheureux,
c'est bien le mystère d'un Messie humilié, venu pour servir
et non pour être servi, sauvant les pécheurs par la puissance
de son amour qui doit toucher notre cur.
Paul a la vision d'une même et unique dignité de l'homme
et de la femme image et ressemblance de Dieu, et c'est parce qu'il honore
le mariage qu'il en fait le sacrement de la relation qui est entre le
Christ et l'Eglise. Si il associe l'homme au Christ et la femme à
l'Eglise c'est qu'il a les yeux fixés sur une Eglise faite d'hommes
et de femmes. C'est donc que les femmes ont à porter d'une façon
privilégiée le signe de l'Eglise dans la dimension féminine
et sponsale d'une obéissance amoureuse vis-à-vis de celui
auquel le chrétien doit la vie. A l'homme d'encourager leur obéissance
par la douceur de leur miséricorde et le don de soi, à l'exemple
du Christ pour son Eglise.
Ghislaine Galy
| INCARNATION, DÉPENDANCE ET LIBERTÉ |
"La finitude devient une malédiction pour le révolté
qui n'accepte pas sa condition et s'acharne à voir un destin accablant
dans cela même qui fonde son être."
(Georges Gusdorf)
Le mot "incarnation" n'est pratiquement utilisé que dans
sa signification religieuse (1) qui lui fait désigner ce qu'expriment
l'Evangile de Jean en disant que "le Verbe s'est fait chair"
ou la Lettre aux Philippiens en disant que "Jésus-Christ,
de condition divine, a pris la condition humaine".
Est-ce pour cause de laïcité mal comprise ou parce que le
terme d'incarnation est associé à celui de "dogme"
(2), toujours est-il qu'il ne fait pas partie de l'outillage conceptuel
reconnu en philosophie. Ce ne serait sans doute ni bon ni convenable à
l'Université
Il me paraît pourtant tout à fait adapté pour soutenir
la réflexion sur l'homme qui, sous le terme d'anthropologie, est
à la fois une préoccupation majeure et une pierre d'achoppement
pour la philosophie. En effet, l'union de la chair et de l'esprit ne vaut
pas seulement d'une incarnation de la divinité dans l'humanité
car elle est aussi bien notre problème, à nous autres, qui
sommes des êtres et de chair et d'esprit, des intelligences fonctionnant
sous la condition du corps, et qui n'hésitons pas à répudier
comme inintéressants les discours qui ne font que tourner sur eux-mêmes
dans le vide aseptisé d'une logique soi-disant pure, bref les discours
"désincarnés".
Venons-en tout de suite à la conclusion vers laquelle il va s'agir
de progresser : l'existence dans le corps, l'existence "incarnée",
la dépendance qu'elle implique par rapport au milieu naturel, les
limites (la "finitude") qu'elle impose à nos ambitions
spontanées, ne sont la négation ni de l'esprit ni de la
liberté puisqu'elles en sont, en fait, les supports. Par exemple
- et pour aller au plus simple - on ne voit pas comment un philosophe
pourrait philosopher sans un taux suffisant de chlorophyle autour de lui.
Du fixisme à l'évolutionnisme
Simple bon sens ? Certainement pas car, alors, on ne pourrait comprendre
pourquoi toute une tradition qualifiée "d'intellectualiste"
ou "d'idéaliste" fait de nous les héritiers encore
plus ou moins encombrés d'une vision pessimiste du corps pensé
comme un obstacle au développement spirituel, une sorte d'infirmité
ou même de "maladie" (Boutroux). Non, ce qui est en jeu,
c'est l'évolution de la culture et l'entrée dans une modernité
tantôt décriée, tantôt surexaltée.
L'anthropologie moderne a fait ses premiers pas, qui furent alors jugés
scandaleux, au XVIIIe siècle lorsque les "sciences naturelles"
ont imposé un renversement de perspective absolument semblable
à celui opéré, en cosmologie, par la révolution
copernicienne. Il fallut abandonner la théorie de la fixité
des espèces admise jusque-là comme un dogme dérivé
du texte biblique assurant que Dieu, sachant ce qu'il faisait, a créé
chaque chose "selon son espèce".
On passait du "fixisme" - qui survit encore sous la forme du
"créationnisme" - à la théorie de l'évolution.
Même créée par Dieu (rien n'empêche !) la vie
humaine ne tombait plus tout simplement du ciel mais se trouvait réintégrée
dans la lignée des vivants d'où elle émergeait peu
à peu avec l'obligation de scruter son archéologie dans
le développement des espèces. La bouteille jusqu'alors à
moitié vide de la condition humaine se révélait à
moitié pleine, ouverte à de nouveaux apports, elle entrait
véritablement dans l'Histoire et voyait, devant elle, se dessiner
les boulevards du "progrès".
Du même coup, l'incarnation - cette sorte de déchéance
que les philosophes des temps anciens (pas si anciens que ça !)
considéraient comme une prison, voire un "tombeau", une
dépendance appelant à la révolte ou tout au moins
à un effort ascétique mené comme une lutte contre
la nature - est devenue pour nous valeur première, source et condition
des autres, digne d'être aimée, plus stimulante qu'handicapante
selon l'image de Kant observant que jamais une colombe ne pourrait s'envoler
sans la résistance que l'air oppose au battement de ses ailes.
Limites et liberté
Malheureusement l'histoire ne s'arrête pas là, ni les discours
"désincarnés". Il existe, en effet, une autre
manière, moderne cette fois, de refuser le corps et donc de relayer,
aujourd'hui même, l'ancienne tradition des métaphysiciens
d'humeur platonicienne. Voyons cela d'un peu plus près.
D'abord, la réhabilitation du corps est aussi celle des subjectivités
et de leurs différences. Cela s'affirme en particulier à
travers la notion de "corps propre", c'est-à-dire du
corps comme fondement de la réalité personnelle. Chacun
de nous a son propre corps et ce corps est irréductible au monde
matériel des corps en général car il est sous la
dépendance, précisément, des conditions et circonstances,
indissociablement naturelles et culturelles, de sa naissance : notre façon
de voir la vie et de donner signification aux événements
dépend en effet, à l'origine et pour toujours, d'un ensemble
de données que nous n'avons pas choisies (l'époque et le
lieu de notre naissance, notre hérédité, le milieu
social de nos parents et notre éducation) et qui s'imposent à
nous comme un "cahier des charges" de notre existence. D'entrée
de jeu, elles créent, pour ce que nous appelons en général
notre "liberté", un champ de manuvres certes limité,
mais non plus subi comme un simple "fait" plus ou moins handicapant,
car il justifie en "droit" cette fameuse "différence"
que chacun revendique aujourd'hui comme le lieu de son affirmation personnelle.
D'où, très logiquement, la revendication moderne d'un droit
de l'homme à penser "librement" (liberté religieuse,
liberté de conscience, etc.). Ce que l'on voit moins bien en général,
c'est qu'alors le respect de la liberté est en fait le respect
des limites que la condition humaine impose à chacun pour la conscience
et l'expression de soi. Respecter la liberté de quelqu'un n'est
pas lui reconnaître le droit de penser et de faire ce qu'il veut,
c'est accepter au contraire qu'il ne puisse d'emblée ressentir
comme moi, penser et vouloir comme moi, donner aux événements
la signification que je leur donne. Et ceci précisément
en raison de ce qui différencie nos inculturations comme nos incarnations
respectives. Cela devrait nous inciter à cette sage humilité
dont le nom nous renvoie simplement au sens étymologique du mot
"homme" : né de la terre, de l'humus.
De cette valorisation des différences il ne résulte nullement
que nous devions nous abstenir de toute conviction forte ou résolue
comme si c'était la meilleure manière de préserver
la paix. Ce qu'il faut, c'est que chacun puisse vivre sa différence
non comme le lieu où il s'enferme (dans un individualisme autosuffisant),
mais au contraire, comme celui qu'il peut ouvrir, depuis lequel il peut
communiquer, entrer en relation pour recevoir et pour donner, dans la
conscience (ou dans la foi) que la société est, elle aussi,
un "corps" qui a besoin de tous ses membres avec ce que chacun
apporte aux autres et réciproquement.
"La vérité vous rendra libres"
mais alors pourquoi ce beau schéma fonctionne-t-il si peu, si mal,
dans la réalité vécue ? J'ai laissé entendre
plus haut qu'il existe une manière qui se prétend moderne
- ou post-moderne, post-humaniste - de refuser l'incarnation, la finitude,
la différence, la sensibilité, la subjectivité et
la nécessité du dialogue.
Je veux parler ici de la dérive "scientiste" d'une civilisation
livrée à la logique mathématique (3). Si le langage
ordinaire, celui dans lequel nous nous exprimons et dialoguons est un
langage en trois personnes (je, tu, il) où le "il" dont
on parle est ressaisi dans l'intersubjectivité des deux premières
personnes (en sorte que les "choses" puissent être discutées),
alors, il faut le dire clairement, les mathématiques ne sont pas
un langage. La particularité de leurs procédures vise en
effet à neutraliser la subjectivité (les deux premières
personnes) pour ne fournir que des énoncés prétendûment
"objectifs" parce qu'épurés, aseptisés
de ce qui est de l'ordre personnel (sensibilité, préférences,
traditions, opinions, croyances, etc.). Les équations mathématiques
ne renvoient à rien d'autre qu'à leur propre exactitude.
Elles se veulent parfaitement étrangères au monde des valeurs.
Leur affaire est simplement d'interposer entre la nature et l'homme toutes
sortes de détours qui en permettent une domestication croissante.
En soi, cela n'a rien de dangereux, bien au contraire quand le progrès
technique est mis au service de l'homme. Le danger est qu'on en vienne
à oublier ou à faire mine d'oublier (on tombe alors dans
le mensonge et dans la forfaiture) qu'en faisant, par méthode même,
abstraction de ce qui est de l'ordre des valeurs humaines ou morales,
on obtient, sous forme de résultats, des possibilités d'action
qui restent entièrement à juger du point de vue de leur
véritable intérêt pour l'homme. L'idée que
tout ce qui est possible est également bon est d'une absurdité
déjà si vérifiée qu'elle se passe de toute
démonstration. Mais la conséquence en est qu'il nous faut
décider nous-mêmes du bon et du mauvais, aucune machine,
aucun ordinateur, ne pouvant le faire, c'est-à-dire penser, à
notre place.
Dans un monde où les impératifs du "business"
l'emportent sur les considérations morales, où les valeurs
humaines sont remplacées par des valeurs "boursières",
et où l'on feint de croire, pour se donner quand même une
sorte de façade, que la satisfaction des besoins égoïstes
concourt finalement au bien de tous (le monde s'auto-organisant au mieux
selon la "loi du marché"), il est urgent de reconnaître
les droits de l'incarnation et donc, je le rappelle, de la différence
(des situations, des sensibilités, des intérêts),
bref, ceux de la personne. "La vérité qui nous rend
libres" (4), c'est que nous avons besoin des autres pour devenir
nous-mêmes. Cette reconnaissance de nos limites comme de celles
des autres nous oblige à la relation, à une solidarité,
une "réciprocité" (5) qui est l'impératif
premier de la morale et l'expression la plus élémentaire
de cet "amour mutuel" sans lequel il ne faut espérer
aucune paix sur la terre.
en nous libérant de l'enfermement en nous-même, l'amour nous
rend dépendant de ceux que nous aimons car nous ne pouvons être
heureux lorsqu'ils ne le sont pas. Telle est notre condition humaine :
les limites qu'elle nous impose, en nous replaçant dans une totalité
qui nous dépasse et nous inclut (donc, nous en dépendons)
sont aussi bien la possibilité qu'elle nous offre de vivre pleinement.
Telle est la loi de Dieu, lui qui s'est incarné pour montrer le
chemin.
f. Anselme
Le jeudi 25 octobre, à 18 h 45, notre frère Guy a cessé
de respirer, enlevé par le souffle d'En Haut auprès du Père
dont il avait tant aimé chanter la louange. depuis quatre mois
la maladie était réapparue et ne cessait de s'aggraver ;
la communauté l'entoura jour et nuit jusqu'au terme de sa vie.
Les Oblats auront certainement à cur de prier à son
intention ; de son côté il sera leur intercesseur fidèle
désormais avec le Seigneur Jésus.
L'événement est intervenu au moment où ce numéro
de "Pré-sence d'En Calcat" partait à l'impression
; cela nous oblige à remettre au numéro suivant la notice
de la vie du frère Guy et de rappeler la place qu'il a tenue dans
notre communauté pendant plus de quarante ans ainsi qu'auprès
des Oblats pendant une dizaine d'années. Ceux qui, parmi vous,
aimeraient communiquer, pour la rédaction de "Présence",
le souvenir qu'ils gardent du Frère Guy, peuvent écrire
à l'adresse du Frère Marie-Bernard à l'Abbaye.
Calendrier de l'an 2002
18-19-20 mars : Première Retraite.
12-13-14 juillet : Journées bénédictines.
18-19-20 octobre : Deuxième Retraite (identique).
f. Marie-Bernard
| BONDISSEZ DE JOIE VERS LE SEIGNEUR TERRE ENTIERE
|
Psaume 97
" en séparant le sable et l'eau, Dieu préparait comme
un berceau la terre où il viendrait un jour. " (Hymne)
N'est-ce pas déjà une grande joie pour un jeune foyer de
préparer la venue au monde de leur premier enfant ?
N'est-ce pas une grande joie pour Dieu notre Père de préparer
par Son esprit l'humanité à recevoir son Fils bien-aimé
qu'il veut nous donner ? " Dieu a tant aimé le monde qu'il
a donné son Fils, son Unique ".
N'est-ce pas une grande joie pour le Fils unique de venir prendre chair
de notre chair parce que le Père désire cela pour nous,
parce que le Père veut nous faire communier à sa vie, sa
vie qu'il donne en plénitude à son Fils ? Le Père
veut que son Fils soit l'aîné d'une multitude de frères.
N'est-ce pas une grande joie pour le Saint Esprit, Joie en Personne, Joie
du Père et du Fils, de nous communiquer cette joie par Jésus
?
Comment ne pas répondre à cette joie divine faite de la
rencontre de Dieu et de son Peuple en la Personne du Verbe fait chair.
Rencontre que Jésus a commencée dans le regard de sa mère.
" en prenant chair de notre chair, Dieu transformait tous nos déserts
en terre d'immortels printemps " chante notre hymne. Le désert
triste et sauvage, sans vie, va retrouver sa vie, la source de sa vie
: Jésus-Christ, Rocher d'où va couler la vie. " Joie
sur le désert, sur la terre aride ! Allégresse sur la steppe,
elle va fleurir, pousser des fleurs comme jonquilles, tressaillir et crier
de joie." Marie nous chante le prélude de cette joie : "
Exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur. "
L'univers se joint à elle avec le psaume : " Joie dans le
ciel, exulte la terre, devant le Seigneur, car il vient ! ". L'Epouse
a entendu le chant de son Epoux : " Ecoute ma fille, vois et prête
l'oreille : le Roi désire ta beauté ". C'est le désir
de Dieu qui commence à se réaliser : Emmanuel, Dieu avec
nous, Dieu tout en tous. Ils seront son Peuple et dieu avec eux sera leur
Dieu.
Quand Marie met au monde son fils premier-né et l'enveloppe de
langes, les anges dans le ciel annoncent aux bergers la Bonne Nouvelle
: " Je vous annonce une grande joie, alleluia ! Aujourd'hui vous
est né un Sauveur, alleluia ! ".
Alors Noël, c'est bien la joie de Dieu Père, Fils et Saint-Esprit
qui nous invite à la joie en venant demeurer parmi nous, en nous.
" Joyeuse nouvelle, il est né le Messie le Seigneur ! ";
" Jérusalem, resplendis ! La gloire du Seigneur s'est levée
sur toi. "
Cette joie ne quittera pas Jésus malgré tout ce qu'il lui
en coûtera pour nous la communiquer. Laissons-nous prendre par cette
joie divine, entrons dans la danse en chantant : " Louange à
toi, Sagesse éternelle, maîtresse d'uvre auprès
du Père, toi qui le temps venu pris tes délices parmi les
hommes. "
f. Guy
| BONDISSEZ DE JOIE VERS LE SEIGNEUR TERRE ENTIERE
|
JUILLET
02. Nous avons la joie d'accueillir notre ami Hussam, jeune prêtre
irakien, actuellement attaché au secrétariat de son évêque.
Il nous parle des difficultés que fait encore peser l'embargo sur
le peuple irakien, du mouvement islamiste qui se développe et inquiète
les chrétiens (500 000 pour l'ensemble du pays).
En ce moment se tient à l'hôtellerie un stage d'iconographie.
Il se terminera par la projection d'un film sur les monastères
d'Egypte.
06. Le Fr. Alain part pour Bucarest et y rencontrera le futur Mgr Si-
louane qui sera ordonné auxilaire du Métropolite Mgr Josef,
évêque roumain pour l 'Europe occidentale.
07. Le Fr. Vincent donne une conférence sur la sainteté
des moniales cisterciennes à Muret. Il a dû, pour cela, "brasser
une masse de documentation" puisée dans les ménologes
(calendriers) depuis le XIVe siècle.
08. Le Fr. Athanase revient de l'Institut Saint-Serge et nous parle de
palimpsestes récemment découverts dont on pourra déchiffrer
le texte caché sous le texte de surface.
Le Père Abbé revient de Mas Grenier où il a prêché
la retraite. Les surs peuvent ré-emménager dans de
nouveaux locaux, trois ans après l'incendie qui a ravagé
les anciens.
11. Pour la Saint-Benoît, beaucoup de vux nous arrivent et
nous recevons au réfectoire Mgr l'archevêque ainsi que M.
le curé de Dourgne.
Le Fr. Daniel (prieur) reçoit à l'hôtellerie un groupe
composé majoritairement de médecins et animé par
un professeur de yoga, membre d'une famille brahmane. La rencontre s'est
faite en anglais dans une atmosphère très chaleureuse.
14. Le P. Thierry (abbé président de la congrégation)
est ici pour trois jours. Le retour du P. Mark (procureur) dans son monastère
anglais, perturbe pour un temps le fonctionnement de la curie. Cela s'ajoute
à des démêlés avec un centre social voisin
et très bruyant. Il n'est pas hors de question que la curie s'ins-talle
ailleurs.
19. Aujourd'hui le Fr. Marie-François a subi une très longue
et grave opération. Le chirurgien est très satisfait du
résultat, mais la douleur reste forte, des soins hospitaliers sont
encore nécessaires, et la convalescence ensuite, sera longue.
23. Le Fr. Daniel, responsable du rucher, nous informe que certaines
ruches, au milieu des tournesols, ont été trouvées
vides. Reste à expliquer d'où cela vient. En trois ans,
un tiers du "cheptel" français a disparu. L'année
est mauvaise.
24. Le P. Léon Diouf, actuellement vicaire épiscopal à
Dakar, nous parle de l'importance de l'inculturation, du dialogue interreligieux
et de son ministère actuel : la formation doctrinale des laïcs,
la formation continue des prêtres (notamment en gestion et pratique
sociale), et la mise en relation d'une unité universitaire sénégalaise
avec le Centre Africain de Théologie.
26. Le Fr. Jean Rony, moine du Morne St-Benoît, est notre hôte
pour quelques jours. Il nous parle d'abord de sa communauté et
de la situation actuelle de Haïti, pays qui possède beaucoup
d'atouts mais dont le développement est freiné par des pressions
étrangères.
28. Nous disons au revoir au P. Gilbert qui repart pour Koubri et nous
écoutons un hôte chinois nous parler avec joie et humour
de l'incroyable situation qui est celle des chrétiens en Chine
surveillés de très près par la police. La séparation
entre l'Eglise clandestine et l'officielle lui semble moins nette sur
le terrain qu'à Rome. On comprend de moins en moins, nous dit-il,
qu'il puisse y avoir de l'hostilité entre elles.
30. Journée de détente communautaire dans notre ex-ferme
de Grange-Haute.
De retour de Rome avec les Fr. Irénée et Etienne, le Fr.
Emmanuel se fait l'écho, pour toute l'équipe, des dix "jours
de rêve" qu'ils y ont passés avec le P. Thierry comme
cicerone et le P. Fernandez (qu'on n'appelle plus que "frère
Manolo") comme hôte attentionné et chauffeur bénévole.
31. Nous récupérons le Fr. Laurent aussi heureux de son
retour que de son séjour, chez lui (Californie, Etats-Unis). Il
a pu rencontrer son frère, qui va bien, et séjourner chez
des bénédictins (St. Andrew de Valyermo) et chez les "New
Calma-doli" de Big Sur.
AOUT
03. Nous recevons le Fr. Pierre (de Tournay) accompagné du Fr.
Bernardo (de Gravata, Brésil) qui nous parle de sa communauté
(huit moines).
Le Fr. Alain est revenu de Roumanie où il a passé quatre
semaines. Il
a pu rencontrer des frères que nous connaissons bien (Florian,
Dan, Eugen) et prendre contact avec la Roumanie en dehors du cadre clérical,
par exemple dans la famille d'Eugen. La vie paysanne est harassante parce
qu'autarcique. Aussi bien y a-t-il peu de moines aux offices car il faut
beaucoup travailler pour produire le nécessaire. Quarante-huit
heures aussi à Bucarest chez des gens merveilleux, amis du Fr.
Jérôme.
06. Nous recevons le P. d'Anglemart qui exerce son ministère sur
le bord du lac Titikaka entre la Bolivie et le Pérou (où
il est arrivé en 1959). Les gens sont très religieux et
même les non-baptisés se considèrent souvent comme
catholiques. Il y a peu de mariages à l'église. Là-bas,
le mariage est plus considéré comme un processus que comme
un moment précis.
07. Comme tous les ans à pareille époque, nous recevons
le P. Grech, frère de la Sr Marie-Ambroise et prêtre catholique
à Jérusalem qui nous dresse un panorama complet de la situation
religieuse et politique en Israël. Nouvelles de première main
et toujours très précieuses.
Nous avons la joie d'accueillir pour un mois deux jeunes (19 et 21 ans)
séminaristes orthodoxes et roumains, Aurelian et Cosmin. Ils travaillent
avec nous, participent aux offices, étudient le français
et sont très attirés par les livres de spiritua-lité
et de théologie.
09. Le Fr. Marie-François sort aujourd'hui de clinique mais ne
fait que passer ici pour prendre quelques affaires avant de partir en
convalescence pour les Escaldes.
Lettre du Fr. Frédéric qui sert comme aumônier à
Limon où il va être relayé par le Fr. Lambert.
Le Fr. Emmanuel est nommé sous-maître des novices et ajoute
cette responsabilité à celle de la librairie.
11. Pascal, ami libanais du Fr. Domi-nique et d'Hussam, nous parle de
son Eglise (grecque-catholique).
Le Père Abbé a reçu, de l'évêque de
Mossoul, une invitation à se rendre en Irak.
12. Nous accompagnons en pensée le Fr. Régis qui doit aller
aux obsèques de sa mère. Elle avait 98 ans.
On peut admirer à la menuiserie un autel du Fr. Pascal avec la
collaboration des Fr. Emmanuel et Jérôme.
16. Le Fr. Joseph, de Mahitsi (Mada-gascar) passe un mois avec nous et
nous aide à la cuisine en même temps qu'il s'y forme pour
l'avenir. Sa communauté a dix jeunes profès, dix novices
et cinq postulants ! Il y a dans leur poulailler 9 000 poules "assorties"
(sic) de poussins.
18. Le Fr. Michel (Dzogbégan) est arrivé et nous apporte
des nouvelles fraîches. Il nous donne un aperçu peu encourageant
de la situation économique au Togo.
Après le livre de Bruno Chenu sur les Negro Spirituals, nous entamons,
au réfectoire, celui de René Ré-mond, "Le Christianisme
en accusation".
22. Le noviciat tout entier part pour Landévennec et pour une
semaine. Ils aideront Fr. Irénée à envoyer à
Bouaké et Koubri quelque 10 000 livres, beaux restes de la bibliothèque
de Toumliline et de Villecerf.
25. Le Fr. Athanase revient de Paris où se tenait un congrès
international des Etudes Byzantines réunissant énormément
de monde depuis le Japon jusqu'aux USA. Il y était invité
en tant que spécialiste du rite arménien et de son enracinement
grec. Il a été très frappé par l'intérêt
nouveau que les milieux universitaires portent à la culture chrétienne.
31. Le Fr. guy sera hospitalisé demain pour une radio-thérapie
et pour soulager sa douleur qui est forte.
Les novices, revenus de Landévennec, insistent sur la qualité
de l'accueil qu'ils y ont reçu, l'intérêt de rencontrer
une autre communauté, la beauté du paysage. Seul incident
: Ludovic a heurté un dolmen avec le fourgon. Le dolmen est resté
entier, le fourgon presque
SEPTEMBRE
01. Le P. Delhougne (de l'Abbaye de Clervaux) nous parle de la traduction
liturgique des psaumes qui donne du fil à retordre à ceux
qui s'en occupent. Pour l'ensemble de l'Ancien Testament il reste 21 000
versets à traduire. A raison de 40 par jour, on n'a pas fini.
03. Le Fr. Anselme a été opéré aujourd'hui
d'une tumeur bénigne. Cela s'est bien passé. Il devrait
être revenu d'ici trois ou quatre jours.
Nouvelle radio-thérapie pour le Fr. Guy qui souffre beaucoup.
04. Le Père Abbé est à La Rochette pour prêcher
la retraite. Nous avons reçu aujourd'hui plusieurs Bosniaques musulmanes
très éprouvées par les événements et
qu'une association a décidé d'aider à se refaire.
08. Nous saluons l'arrivée de Césaire, de la communauté
parisienne de Jérusalem, qui doit passer un an dans notre noviciat.
Le Fr. Irénée nous rend compte du congrès de l'ACFEB
auquel il vient de participer et qui s'est tenu à Toulouse sur
le thème "Les voix de l'exégèse".
10. Le P. Abbé est de retour. Le Fr. Marie-François aussi,
en très bonne forme. - Par contre, l'état de santé
du Fr. Guy inquiète de plus en plus.
13. Le Fr. David - dont on peut lire un article sur les Proverbes dans
"Le monde de la Bible" - revient d'Aubus-son et nous donne de
bonnes nouvelles de l'atelier de tissage des tapisseries, malgré
des difficultés de santé dans l'équipe.
Nous souhaitons une bonne réacclimatation au P. François
qui a passé de longues années à Lyon, chez les Dominicains
(qui ne le voient pas partir sans regrets).
Le Fr. Daniel se rend à Tournay pour une session organisée
par le Fr. Joël sur le dialogue interreligieux, à l'occasion
du cinquantenaire de la communauté.
18. Cosmin et Aurelian repartent demain pour la Roumanie, non sans avoir,
ces derniers jours, visité Albi et Toulouse. Ils nous disent leur
certitude de revenir plus tard, heureux des souvenirs qu'ils emportent,
et d'avoir pu constater qu'il n'y a pas tant de distance qu'on le dit
en Roumanie entre les orthodoxes et les catholiques.
20. Le Fr. Guy est revenu de Toulouse légèrement soulagé
par sa dernière "chimio", mais attendant la suivante.
Enfin (!) - après des annulations successives pour questions de
visa ou de place dans les avions - le Fr. Christian (de Dzogbégan)
est arrivé pour un séjour d'environ un an en Europe, dont
une partie chez nous, et à Montserrat. Il est le maître de
chur de Dzogbégan.
22. Les Fr. Antoine-Marie, Epiphane et Kisito reviennent d'un séjour
à Germagno qui les a tout à fait enthousiasmés. Ils
ont pu faire une visite à Enzo Bianchi à Bose. Le Fr. Epiphane
doit repartir presque aussitôt pour une session du STIM. Le Fr.
Franck a terminé son noviciat et prononcera ses vux simples
le 31 octobre au cours des premières Vêpres de la Toussaint.
29. Le Fr. Guy est de nouveau hospitalisé pour une transfusion
sanguine à Mazamet. - Le P. Marie-Bernard est parti prêcher
la retraite au Bec Hellouin. - Informations précises données
par le Fr. David sur le prochain passage à l'Euro.
A mon frère, Pierre Rouget.
Mon dieu qui dormez faible entre mes bras,
Mon enfant tout chaud sur mon cur qui bat,
J'adore en mes mains et berce étonnée,
La merveille, ô dieu, que m'avez donnée.
De fils, ô mon Dieu, je n'en avais pas.
Vierge que je suis, en cet humble état,
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais Vous, Tout-Puissant, me l'avez donnée.
Que rendrai-je à Vous, moi sur qui tomba
Votre grâce ? O Dieu, je souris tout bas
Car j'avais aussi, petite et bornée,
J'avais une grâce et Vous l'ai donnée.
De bouche, ô mon Dieu, Vous n'en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d'ici-bas
Ta bouche de lait vers mon sein tournée,
O mon fils, c'est moi qui te l'ai donnée.
De main, ô mon Dieu, Vous n'en aviez pas
Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las
Ta main, bouton clos, rose encor gênée,
O mon fils, c'est moi qui te l'ai donnée.
De chair, ô mon Dieu, Vous n'en aviez pas
Pour rompre avec eux le pain du repas
Ta chair au printemps de moi façonnée,
O mon fils, c'est moi qui te l'ai donnée.
De mort, ô mon Dieu, Vous n'en aviez pas
Pour sauver le monde
O douleur ! là-bas,
Ta mort d'homme, un soir, noire, abandonnée,
Mon petit, c'est moi qui te l'ai donnée.
1931.
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