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Pélerinage en Inde - janvier 2006



Swami Veetamohananda, du Centre Védantique Ramakrishna de Gretz,
quelques fidèles de ce centre,
et le groupe de bénédictins - de Solesmes (fr. Michel-Marie), de la Pierre-Qui-Vire (fr. Ambroise), du Bec-Hellouin (fr. Antoine), d'En-Calcat (fr. Daniel),de Urt (S. Marie), de Jouarre (S. Solange) et de Martigné-Briand (S. Samuel)...

 

Nulle part en Israël je n’ai rencontré une telle foi (Mt 8, 10 ; lc 7, 9).

 

Cette parole d’Evangile m’est souvent venue en mémoire au cours de ce pèlerinage. C’était précisément le témoignage de cette foi que nous étions venu cherché sur cette terre. Pour nous rendre proches de ce milliard de croyants hindous, ou plus précisément, pour que ce milliard ne soit plus une abstraction pour nous, mais prenne le visage d’hommes et de femmes priants et méditants, nous nous sommes fait pèlerins sur cette terre si étrange.
De Rishikesh à Calcutta, soit la presque totalité du cours du Gange, de villes saintes en hauts lieux spirituels, nous avons tenté l’immersion dans ces foules denses, pour saisir quelques bribes d’une foi si vive et si ancienne.


Swami Veetamohananda & Swami Tririkramananda


Pour vivre cette plongée, nous avons eu le bonheur d’être introduit par un ami de longue date, swami Veetamohananda. Moine, indien, hindou, parlant notre langue, autant de facettes d’une personnalité grâce à laquelle nous devenait proche et familier ce qui aurait pu rester distant et hermétique. Son ordre monastique, la Mission Ramakrishna, (fondé à la fin du XIX siècle par swami Vivekananda, dans le rayonnement du grand mystique que fut Sri Ramakrishna), constituait notre « famille d’accueil » monastique où nous étions reçus avec lui en frères et sœurs, dans les différents ashrams qui jalonnaient notre route. La Mission Ramakrishna a bénéficiée des efforts de synthèse entre orient et occident qui ont vu le jour au XIXème et au début du XXème siècle, et qu’a repris swami Vivekananda, à la suite des expériences mystiques de Ramakrishna marquées d’un accent interreligieux. « Autant de religions, autant de voies » est un des credo de cet ordre monastique de 1500 moines1 , qui reste foncièrement hindou, mais dont l’étude de la bible et du Coran fait partie du cursus de formation. Le recrutement sélectif, les dix ans de formation, les activités caritatives, la fondation d’écoles, d’hôpitaux, d’universités, révèle la volonté d’emprunts délibérés aux ordres religieux chrétiens, voulu au départ par swami Vivekananda. L’indépendance indienne a plutôt intensifié l’affirmation de l’indianité dans toute la société, et le labeur interreligieux porte surtout aujourd’hui sur la relation avec l’Islam, très présent dans le pays avec quelques 110 millions de musulmans.

Prêtres du temple Katyayani Pith (dédié à Durga, la mère divine), à Brindavan.
 


Célébration nocturne à Haridwar au bord du Gange


Il n’était pas anodin pour nous d’être accueilli par des moines, dans un pays qui en compte plus de cinq millions, et qui en comptait déjà 1000 ans avant Saint Antoine, le « père » des moines d’occident! Ces moines, souvent itinérants, se rencontrent partout, mais surtout dans les lieux de pèlerinage que nous avons visité. Ils présentent aujourd’hui encore le plus large éventail des formes monastiques pratiquées à travers les siècles et dans toutes les religions confondues. Depuis les moines ermites reclus, ou stationnaires (vivant debout sur une seule jambe), dendrites (vivant dans les arbres), gyrovagues2 (ne vivant plus de trois jours au même endroit), jusqu’aux moines médecins ou universitaires, l’hindouisme suscite toujours l’appel à se consumer dans le feu divin4 .


La ville de Haridwar, (la porte du Seigneur), au nord de Delhi, où le Gange quitte ses vallées himalayennes pour la vaste plaine, est une ville monastique où seuls les moines étaient admis jusqu’en 1948. Aujourd’hui, quelques 10000 (dix mille !) d’entre eux se répartissent dans les différents ashrams ou institutions de la ville, les terrains vagues et les forêts alentour. La Mission Ramakrishna, comme dans bien d’autres lieux, offre dans son hôpital des soins, forcément gratuits, aux moines malades.



Cette ville est aussi un haut lieu de pèlerinage, le Kumbh Mela, qui réunit régulièrement5 jusqu’à 50 millions de pèlerins, (5% de la population hindoue du pays !), sur une période de 3 mois, avec des pics de 15 millions simultanés. Ces chiffres hallucinants, mais tout a fait à la mesure du pays, disent un peu la force mobilisatrice de cette grande tradition.
Dans la rue, dans les temples, la foi hindoue se décline en offrandes de fleurs, de lumignons, d’encens, en vénération de statues, d’images, ou de saints personnages. Les grandes célébrations liturgiques au bord du Gange, à la tombée de la nuit, à la lueur des torches ou des lampes votives dérivant sur l’eau, au chant des cantiques repris par la foule, ont une force bouleversante qui n’est pas sans rappeler les lieux de pèlerinages chrétiens.


Un moine pélerin parmi des millions

Bénarès restera la grande étape de notre voyage ; nous lui avons consacré le tiers du temps, parce que toute l’Inde se cristallise dans cette cité. Les bûchers funéraires et les gats (quais) en présentent l’image emblématique. L’approche de la mort, à travers ses rites, qui conjuguent l’eau et le feu, la vie et la mort, en présence du Gange, personnifié comme la mère des vivants, matrice de toute vie, projette dans une moisson de symboles, évocateurs de mille résonances. La présence des animaux, vaches, cochons et singes mêlés aux humains dans les ruelles étroites, et jusque sur les lieux de crémation, accentue cette indescriptible sensation d’être pris dans une genèse éternelle, une création encore chaotique et indifférenciée, où les myriades de noms, des dieux et des hommes, ne font qu’ajouter à la confusion.


Les ashrams sont précisément les lieux où s’affirme un nom, celui d’un dieu qui prend corps, dans un homme ou une femme, et par qui les fidèles trouveront leur propre nom, réalisant, in fine, qu’il n’est autre que celui du Dieu au-delà de tout nom, « qui est tout en tous ».
Tel l’ashram de Ananda Moyi, littéralement "faite de béatitude", appelée tout simplement « Ma » (Mère) en signe d’affection et de révérence. Les hindous, mais aussi des chrétiens et des musulmans du monde entier, se pressaient pour voir6 et entendre cette grande mystique, extrêmement charismatique, comme tous les grands gourous. Elle enseignait de façon spontanée, à la manière d'un jeu, mais était connue aussi pour son ascèse rigoureuse. Elle pratiquait des jeûnes très stricts, et observait régulièrement des temps de silence. Des milliers de personnes ont été profondément marqués par elle, qui incarnait à leurs yeux bonté et miséricorde. Son œuvre, dans ses prolongements caritatifs, perdure 25 ans après sa mort, nourrie par le souvenir de sa présence toujours cultivée par les fidèles. Des dizaines d’ashrams répartis dans Bénarès, comme dans toute l’Inde, vivent de la présence physique, ou de la mémoire, de leur gourou, jusqu’à ce que le temps, comme les branches d’un banyan, recouvre d’oubli et d’indifférence ces lieux où la lumière avait jailli.


Nones tibétaines à Sarnath, près de Bénarès, haut lieu du bouddhisme.
Le Bouddha prêcha ici pour la première fois.

 


L’inde est aussi la terre natale du bouddhisme, lequel en fut évincé après quelques siècles, mais dont le berceau reste incontournable pour déchiffrer cette autre grande tradition, une « réforme » de l’hindouisme de fait, qui a essaimée dans tout l’extrême orient, à la différence l’hindouisme. A Sarnath, près de Bénarès, où le Bouddha à prononcé ses premiers sermons, à Bodh Gaya où il a connu sa première illumination, des foules de pèlerins accourent de l’extrême orient, et maintenant aussi de l’extrême occident.
Il est toujours surprenant de voir sur les hauts lieux spirituels, de monumentaux et antiques édifices de pierres, commémorer un évènement aussi frêle et fugace qu’une apparition, une illumination, un sermon.

A Bodh Gaya, au pied de l'arbre où le Bouddha connu sa première illumination.



Tombe de Mère Teresa à Calcutta

Du christianisme, nous n’aurons qu’un bref aperçu, car il est ultra minoritaire dans le nord. Le tombeau de Mère Térésa à Calcutta, et la dévotion qui l’entoure, prend une toute autre dimension dans le contexte dévotionnel hindou. Les saints hommes et femmes sont multitude, et s’attacher à eux, ou à leur souvenir, est une voie grande ouverte vers Dieu. Mère Térésa l’étrangère est tout à fait « intégrée » dans ce concert. Sa compassion n’est pas inédite non plus en terre hindoue, ou de multiples œuvres caritatives sont inspirées du message et de l’exemple de grands sages.


Jésus indien

Le centre interdiocésain qui nous hébergeait à Bénarès nous a permis de sentir, au témoignage de quelques évêques et religieux, la force d’une petite communauté immergée dans une culture étrangère au Christianisme, et sa continue « étrangeté », malgré les siècles de présence. Le climat d’hostilité se fait parfois brutalement sentir ces derniers temps.

 


L’inde est un livre de spiritualité dont les pages en découvrent toutes les manifestations possibles, depuis les plus archaïques jusqu’aux plus subtiles spéculations métaphysiques.
Mais ce n’est pas un livre d’histoire, car chaque page s’écrit aujourd’hui ! Depuis l’arbre ou la pierre vénérés au carrefour des rues d’un village de l’extrême sud, aux savants enseignements du shivaïsme du Cachemire, tout peut se voir et s’entendre aujourd’hui. Les grandes avenues spirituelles, comme les sentiers les plus escarpés, sont parcourus en tout sens, par les ascètes dans les solitudes des hautes vallées himalayennes, comme dans les foules compactes et bruyantes des plaines.

Les yogas (jougs) divers, détaillent minutieusement les itinéraires de la vie intérieure, selon l’expérience et l’enseignement plurimillénaire des maîtres. Le corps n’est pas perçu comme une vulgaire monture qui nous traîne malgré lui vers les plus hauts sommets. Il n’est jamais dissocié de la psyché. Il est passage obligé vers l’unité de l’être. Il n’en est que mieux connu, dans ses composantes les plus subtiles, et ses articulations avec l’esprit ne sont pas mystère.

 

 


Temple de Belur Math (Calcutta), maison mère de l'ordre de Ramakrishna

L’Inde est aussi un évangile ouvert, dont les paraboles se disent par la vie et l’exemple de milliers de témoins. Chaque jour, des veuves mettent dans les troncs des temples tout ce qu’elles ont pour vivre, ou presque. Des samaritains emportent sur leur monture des blessés de la vie. Des foules se mettent en marche pour monter vers des Jérusalem innombrables. Des apôtres d’un enseignement nouveaux, qui ne prétendent que redire mieux l’ancien, vont mendier l’adhésion des cœurs sur les places des villages. L’amour7 du Dieu unique, quoique ici représenté sous de multiples formes (avatars), est prêché dans tous les temples ; sa transcendance infinie, comme son intime proximité, son proclamés. Le Royaume du Dieu unique, aux multiples noms et visages, est pris d’assaut par des « violents » qui s’en emparent. Mais hélas, les pauvres en détresse sont assis aux portes des riches Lazare dans une criante injustice, alors que l’ occident les cache et relègue aux périphéries de ses cités.
 

Moine hindou, moine chrétien sur le Gange

C’est cependant la découverte du feux ardent du renoncement monastique qui taraude ici le plus le moine occidental. La routine de mes marchandages intimes dans le temple intérieur de mon cœur est fouettée par la rencontre du complet dépouillement, par l’audace du don de soi, par le saut dans l’ascèse la plus extrême, par « l’abandon à la divine providence »8.
Dépouillés pour un temps de repaires spirituels, intellectuels, culturels, théologiques, pour déchiffrer ce qui me sautait aux yeux, c’est un appauvrissement plus qu’un enrichissement qui m’attendait9 . Mais les fruits de l’Esprit, énumérés en Galates 5, bien « palpables » chez nos interlocuteurs, manifestaient une fois encore que la grâce de Dieu est sans frontière.
Découvrir Dieu présent chez ceux dont on a trop longtemps prétendu qu’ils ne le connaissaient pas, voilà une révélation qui couronne un pèlerinage.

 

1-Une branche monastique féminine s’est constituée un demi siècle après la fondation, en complète autonomie par rapport aux moines.

2-Ces formes de vies extrêmes connues aussi du christianisme primitif, trouvent ici plus facilement leur modèle et leur inspiration, sinon leur justification, dans la foisonnante mythologie indienne. On s’interroge, à contrario, sur ce que pouvait avoir de chrétien ces mêmes pratiques se réclamant pourtant de l’Evangile.

4- « L’Inde est un feu où des hommes tentent des aventures aux limites du possible ». Maurice Cocagnac. On dit du renonçant qu’il a « avalé » le feu du sacrifice extérieur, dont il devient à la foi la victime et le sacrificateur. A sa mort, il ne sera pas incinéré, car déjà « cuit » par son ascèse !

5-En alternance avec trois autres villes saintes qui se partagent tous les six ans ce flot de pèlerins.
6-Le « darshan », qui une exposition d’un gourou aux regards des fidèles, est plus qu’une visite, c’est un moment de transfert de l’énergie spirituelle.

7-« Seul l’amour est digne d’estime dans la voie sans illusion de Shiva. Ni yoga, ni ascèse, ni pieux hommage… ne mènent au but ». Uptabaladeva Sivastotravali VII 12 in Tardan Mesquelier L’hindouisme p 246

8-Tout cela pour choisir de s’édifier de l’exemple du meilleur, sans ignorer que le pire est aussi présent dans des formes de vie souvent anarchiques dont l’occident chrétien n’a plus la mémoire.
9-« Laissant ce qu’ils croyaient absolument savoir et posséder, ils comprennent mieux ce qu’il leur revient humblement de croire et d’espérer ». JM Aveline, Pro Dialogo 121 2006/1 p32.