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Dimanche 8 juin 2008, 10° dimanche

 

profession des frères Jean-Jacques et Gregory

 

Dimanche 17 août 2008, 20ème dimanche (A)

Is 56, 1. 6-7
Psaume 66
Rm 11, 13-15. 29-32
Mt 15, 21-28


Aujourd’hui, permettez-moi de vous partager des ‘miettes’ d’homélie, les ‘miettes’ de ma méditation sur cette Evangile.

Les miettes c’est important. La Cananéenne dit à Jésus : « C’est vrai Seigneur, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leur maître », et Jésus s’émerveille devant la foi de cette femme. Je me suis demandé si Jésus, qui sait bien qu’Il a été envoyé par le Père pour tous les hommes, s’est vraiment dit : « Cette Cananéenne n’a pas le droit à ce que Je viens apporter. Je suis venu seulement pour les brebis perdues d’Israël, pas pour les femmes et les hommes qui n’appartiennent pas au peuple ! » Je ne peux pas penser que Jésus pensait comme cela. Je crois que Jésus a voulu faire sortir du cœur de la Cananéenne un acte de foi, la provoquer à un acte de foi, parce qu’il n’y a que cela qui compte.
Ce qui fait l’admiration de Jésus, c’est que cette Cananéenne a compris une réalité essentielle de l’histoire du salut, c'est-à-dire de la manière dont Dieu s’y prend avec l’humanité depuis la Création jusqu’à la fin du monde : c’est l’importance du petit reste. Quand cette femme dit : « Mais, Seigneur, les miettes qui tombent, j’en fais partie et j’y ai droit ! », elle rappelle, elle exprime à sa manière l’importance du petit reste. Quand on regarde la Bible du début à la fin, on voit qu’il y a toujours, un moment, où le peuple qui a cru à sa force est ramené à sa faiblesse, que tous ceux et celles que Jésus appelle croient, un moment, qu’ils doivent être forts, et Jésus, Dieu, les amène à faire l’expérience de leur faiblesse.
Les miettes, c’est important. Il y a une coutume chez les moines, à la fin du repas, c’est que chacun ramasse les miettes de pain qui restent à sa place et les consomme. Ce n’est pas seulement pour laisser propre la place où j’ai mangé, c’est que rien ne doit se perdre quand il s’agit du pain à partager. Cette femme a compris, et je crois que c’est ce qui fait l’admiration de Jésus, elle a compris que Dieu ne peut pas oublier quelqu’un, que l’on fasse partie de l’Eglise visible ou que l’on en soit en dehors ; saint Augustin dit : « D’ailleurs, il y en a qui se croient dedans et qui sont dehors, et d’autres qui se croient dehors et qui sont dedans. » Cette femme a compris cela : Dieu ne peut pas oublier une seule de ses créatures, c’est ce qui fait que Jésus ne résiste pas. Il voit que chez cette païenne il y a une compréhension de Dieu, alors Il lui dit : « Ta foi est grande ! »

Alors, tirons, si vous voulez, deux leçons de cela pour notre vie.
D’abord, quand nous avons l’impression qu’il reste de notre idéal de vie que des miettes (et cela arrive aussi dans les monastères), ‘je pensais que ça allait être autrement ma vie et je constate des échecs, des miettes de vies’, ces miettes sont importantes parce qu’elles me font prendre conscience que lorsqu’il s’agit d’aller à Dieu, on n’y va jamais à partir d’une force, à partir d’une réussite, mais à partir d’une faiblesse, d’une impuissance. La femme Cananéenne avait compris cela.
Le deuxième enseignement c’est pour la charité entre les hommes. Si tout ce que nous gaspillons dans nos maisons, dans nos monastères, gaspillons de temps, gaspillons de moyens, d’argent, de confort, de nourriture... Si tout cela était encore partagé, le problème de la faim dans le monde serait vite résolu !

Eh bien, avec Jésus, ayons de l’admiration pour cette femme hors frontières, peut-être pour les gens hors frontières de nos familles, de nos sociétés que nous oublions facilement, ayons de l’admiration pour ce qu’ils peuvent nous révéler de Dieu Lui-même, comme cette Cananéenne l’a fait le jour où elle a rencontré Jésus.
« Femme, ta foi est grande, que tout se fasse pour toi comme tu le veux ! » Jésus attend de chacun de nous cette foi grande pour pouvoir nous donner le meilleur, c'est-à-dire l’Amour qu’Il est venu répandre dans le monde pour le sauver. Amen.




Dimanche 10 août 2008, 19ème dimanche (A)

Rois 19, 9-13
psaume 84
Romains 9, 1-5
Matthieu 14, 22-33



Frères et sœurs, on dit que la religion à notre époque est en quête d’expérience : la raison théologique semble montrer ses limites comme la raison technocratique montre ses limites : pour croire, nous avons besoin de rencontrer Dieu personnellement, de l’éprouver, de le sentir, de le toucher, de le voir.
Rien de plus légitime : la 1° Lettre de saint Jean, l’un des sommets de la Révélation biblique, commence ainsi : « ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, —littéralement ‘palpé’— du Verbe de vie, nous vous l’annonçons ».
Mais jusqu’où sommes-nous prêts à faire l’expérience de Dieu ? Car peut-être est-ce en nous que se trouvent d’abord des inhibitions, des peurs, des blocages…
Aujourd’hui, le prophète Elie et l’apôtre Pierre nous servent de guides pour faire l’expérience de Dieu.

Dans les deux textes, il nous est dit d’abord que ce Dieu qui se donne à voir est en mouvement, il passe. C’est un premier point essentiel : on ne contemple pas Dieu en faisant un arrêt sur image. Non ! Dieu passe, c’est tout.
Cela fait ressortir, par contraste, que les témoins, eux, sont immobiles, voire bloqués, coincés. Dans un trou pour Elie, une caverne, dans une barque pour les disciples. C’est dans une situation de blocage que l’on peut faire l’expérience de Dieu qui passe. Le contexte de l’histoire d’Elie nous le raconte : politiquement et religieusement, le prophète est dans une impasse, il est dans le trou, il réclame même la mort : « ça suffit, Seigneur, prends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes pères ! ».
Dans la barque, ça ne va pas mieux, elle n’avance plus, elle est battue par les vagues, le vent est contraire, c’est la nuit.
Quelqu’un passe au moment où je suis dans l’impasse. Mais apparemment, cela ne suffit pas : il faut qu’à ce moment-là, le témoin de Dieu fasse une sortie, hors de la caverne pour Elie, hors de la barque pour Pierre. Dieu passe, et pour l’approcher, il faut sortir de son trou. Il y a quelque parenté de caractère entre Elie et Pierre : un côté cascadeur, baroudeur de Dieu ; et c’est pourquoi ces hommes sont aussi les premiers capables d’une sortie risquée.
Observons le décor, le cadre. Pour Elie, il y a d’abord un ouragan si fort qu’il brise les rochers, un tremblement de terre, un feu… Du côté de Pierre et des disciples, la mer déchaînée, le vent et la tempête. Toute la force solide et toute la force liquide… mais Dieu n’est pas dans la force.
La force est dans les éléments, dans la création, dans les choses, et aussi dans le caractère d’Elie et de Pierre, et c’est cet excès de force qui les aveuglent. Le philosophe Sören Kierkegaard notait dans son Journal :
« Pour vraiment sentir Dieu, le malheur de la plupart des gens n’est pas leur faiblesse, mais leur excès de force…. Un arbre, un animal ont encore plus de force, une pierre est plus forte que tout et c’est pourquoi elle ne s’aperçoit absolument pas de Dieu. »
La pierre, c’est exactement notre évangile : que peut faire une pierre dans la mer, sinon couler à pic ? Trop lourde, trop forte.
Dieu n’est pas dans la force ; il est dans le « murmure d’une brise légère », « la voix d’un fin silence », ce silence qui devient si palpable au moment où le vent d’autan tombe, où la tempête s’apaise, quelque chose de ce genre.
Frères, l’expérience de Dieu est liée à notre faiblesse, à ce qui en l’homme est léger, presque inconsistant, murmure, proche du silence, issu du silence… comment nommer cela en moi ? La Bible a pour dire cela un mot incontournable : après l’hébreu, le grec et le latin, en français, ça a donné « l’âme » !
Si nous voulons faire l’expérience de Dieu, il nous faut commencer par essayer de faire l’expérience de notre « âme », de notre ténuité, de notre fondamentale fragilité, de notre vie comme un souffle.
Elle est si légère, l’âme, que même le mot a failli passer à la trappe, à la faveur d’une grande bourrasque de psychologie ; et le plus frappant, c’est que le mot « psycho-logie » vient de psyché, le mot grec traduit justement par « âme »… si l’âme vous déplaît, on peut le dire autrement : Intéressez-vous à ce qui en l’homme est fin, ténu, léger, impalpable, descendez dans la caverne, laissez passer les tempêtes, mais là, quand vous serez au point de rupture, risquez, sortez… « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l’eau ! »
Saint Pierre a sans doute bu la tasse, mais il a senti la main, pour de bon, la main qui le serrait, qui le tenait et le sauvait.
C’est là que l’expérience prend un caractère fondateur. « Maintenant, je sais », j’ai été sauvé ! Ce « maintenant je sais » est, dans le livre des Actes, la profession de foi de saint Pierre, l’autre versant de sa confession « vraiment, tu es le Fils de Dieu », « vraiment, il est ressuscité ».
Ce «maintenant je sais » ne peut naître que d’une expérience : je sais que ma foi est légère, faible, petite, fragile comme mon âme ; mais de ce jour, je suis justement devenu capable de croire à ce qui est petit, faible, ténu, léger, parce que je sais que mon âme est entre les mains de Dieu.
Frères et sœurs, notre vie ne tient qu’à un fil, à un cheveu, la survie de la planète ne tient qu’à un fil, à un cheveu : quelque chose de nous, d’infiniment léger, est entre les mains de Dieu.
On ne fait pas l’expérience de Dieu autrement qu’en faisant l’expérience de ce cheveu, de ce murmure qui nous habite, de cette fragilité fondamentale qui est le lieu de Dieu en nous. Et c’est une bonne nouvelle.


 

Dimanche 03 août 2008, 18ème dimanche (A)

Isaï 55, 1-3
Psaume 144
Romains 8, 35. 37-39
Matthieu 14, 13-21

Quick time

 

Voir l’Evangile de ce dimanche comme un aujourd’hui pour nous, nous plonge dans cette foule qui entoure Jésus avec l’humanité toute entière qui a faim d’une vraie nourriture, celle qui met la joie et le bonheur au cœur des femmes et des hommes, celle qui apaise notre recherche de vérité et du sens de la vie, car tous, qui que nous sommes, nous voulons tous vivre d’un pain qui nous nourrisse, d’un pain des profondeurs, de nos profondeurs, d’un pain qui nous rende heureux et qui nous pacifie.
Et Jésus, en face de cette foule, de cette foule affamée que nous sommes, est toujours saisi de pitié. Il ne Lui a pas suffi, en effet, de se faire l’un de nous et de vivre en tout semblable à nous, Il veut aussi nous nourrir du vrai pain qu’Il est Lui-même, car Il aime son œuvre, Il ne cesse de la poursuivre de son amour depuis sa création. Le prophète Isaïe, que nous avons entendu en commençant, nous disait déjà cette soif de Dieu pour l’humanité que nous sommes : « Venez à Moi et vous vivrez ! Pourquoi vous fatiguer, pourquoi vous égarer sur des chemins qui n’apaisent pas votre quête de joie, de paix et de tranquillité véritable ? ». Et Jésus reprendra ce cri du prophète : « Venez à Moi, vous tous qui peinez et je vous soulagerai, et je vous donnerai le repos. »
Pour apaiser sa faim, l’humanité seule n’a rien que de dérisoire : cinq pains et deux poissons ! Cependant, Jésus ne dédaigne pas cette précarité humaine, car c’est Lui qui l’a faite en faisant l’homme. Ce qu’Il désire, c’est que nous la Lui apportions librement pour qu’Il transforme nos fruits de la terre et notre travail d’hommes et de femmes ! Cinq pains, deux poissons... ‘Il les prit, leva les yeux au Ciel, prononça la bénédiction, rompit les pains, et tous mangèrent à leur faim’. C’est de Lui seul, en effet, que vient la nourriture capable de nourrir l’humanité entière.
Ces gestes de Jésus, lors de la multiplication des pains, étaient l’annonce et l’image de ce qu’Il a fait à la Cène, le soir du Jeudi Saint, et de ce qu’Il fait toujours au cours des siècles, comme dans l’Eucharistie que nous célébrons en ce moment. Il lève les yeux au Ciel parce que, au-delà du sacrifice, au-delà du don qu’Il fait de sa propre vie (une mort selon la chair à laquelle nous serions tenter de restreindre toute la théologie de l’Eucharistie), ce sacrifice, ce don de sa vie est en fait la continuation de l’acte éternel de louange qu’Il rend au Père du Ciel : « Père, Je Te rends Grâce ! ». Et en effet, à la Cène, à la messe, Il prononce la bénédiction, Il évoque tout l’amour de son Père pour l’humanité, Dieu de bonté qui créa l’univers pour que toutes les créatures soient comblées de bienfaits et qu’elles reviennent à Lui pour leur vrai bonheur !
Il rompt les pains et se donne Lui-même en signe de l’Unité qui existe en Lui de tous ceux qui y participent. Il les fait son Unique Corps, comme Il le fera de nous, dans un instant, membres d’un unique et même Corps, nous engageant ainsi à ne faire qu’un Corps d’Amour dans la vie : « Aimez-vous, les uns les autres, comme Je vous ai aimés ! » ‘Et tous mangèrent à leur faim’, car la nourriture qu’Il donne dans ce pain, c’est Lui-même, plénitude de toute vraie nourriture si nous la mangeons avec foi et avec amour.

Sœurs et frères, au-delà de tout ce que la piété eucharistique a développé au cours des siècles en Occident, le récit de la multiplication des pains nous redit l’intention profonde de Jésus en nous donnant l’Eucharistie que nous allons recevoir : Il est le Vrai Pain, la vraie nourriture de l’humanité et c’est pour cela qu’Il se donne à nous, Dieu vivant fait chair dans la Gloire ! Il est le Vrai Pain, un Pain qui se donne pour être mangé ! Il est le Vrai Pain, mangé dans une assemblée de Louange au Père, comme Lui-même est Louange au Père éternellement. Il est le Vrai Pain qui fait de nous un unique pain, dans la prière et dans la vie, nous engageant ainsi à nous aimer, les uns les autres, comme Il nous a aimés, Lui qui est notre unité !



Dimanche 27 juillet 2008, 17ème dimanche (A)


I Rois 3, 5-12
Psaume 118
Romains 8, 28-30
Matthieu 13, 44-52


Aucune vie n’est claire, aucune vie n’est transparente au point que nous puissions jamais dire : « j’ai tout compris de lui, ou d’elle. » Dans l’Évangile de ce dimanche, Jésus ne lève pas le voile sur le mystère des vie et des personnes mais, d’une certaine manière, c’est du moins de cette façon que je le perçois, il nous invite à avoir foi les uns dans les autres, foi que le bien peut nous animer et pas uniquement l’intérêt, foi dans le fait que la rencontre avec Dieu peut bouleverser des vies.
Ces paraboles que nous venons d’entendre, et particulièrement les deux premières où il est question de découverte d’un trésor et de découverte d’une perle, seraient tout simplement incompréhensibles si Jésus ne nous donnait la solution d’entrée de jeu. La clef de la première parabole, c’est, justement, qu’il y a un trésor dans le champ, la clef de la seconde, c’est le désir du négociant, pour ne pas dire sa passion des perles…
Relisons ces paraboles en enlevant la clef… Voici ce que devient la première : c’est l’histoire d’un homme qui vend tout ce qu’il possède pour acheter un champ : quelle folie ! Quelle mouche l’a piqué ? Tout vendre, c’est d’un radicalisme déraisonnable : la maison paternelle, les bien acquis peu à peu, au prix, peut-être, d’efforts et de sacrifices, son atelier, s’il est artisan, ses bêtes et ses terres, s’il est paysan. Tout est vendu pour acheter un champ, terrain nu. Allez y comprendre quelque chose !
La seconde parabole, sans sa clef, la voici : c’est l’histoire d’un négociant en perles fines qui réalise tout son capital pour acheter une perle unique, de très grande valeur : tous les œufs dans le même panier. Et s’il n’arrivait pas à la revendre ? Et si le cours de la perle s’effondrait ? Folie !
Le premier homme est seul à connaître l’existence du trésor, le second, seul à pouvoir estimer la perle et sonder son propre désir. Cette clef que Jésus nous livre dans ces histoires, ne nous est jamais donnée dans la vie courante et les comportements des uns et des autres peuvent parfois nous paraître assez obscurs. Surtout lorsqu’on ne perçoit pas l’intérêt immédiat, que l’existence du trésor ne nous est pas dévoilée. Mais ce qu’il y a de plus vrai, en définitive, ce ne sont pas les apparences, mais bien le mystère, ce qui, justement, n’est pas immédiatement dévoilé.
Il semble, pourtant, que le mystère nous soit insupportable et l’on n’a de cesse de trouver des explications bien raisonnables, voire bien triviales, à des vies dont on ne perçoit pas le ressort profond. Croyez-vous à la vie héroïque de l’Abbé Pierre, de Mère Térésa, de Martin-Luther King ou de Jean-Paul II ? Pensez-vous qu’ils ont donné leur vie, gratuitement ? On va vous prouver, photos ou textes à l’appui que, finalement, ce que l’on aurait pu prendre pour un don de soi et donc un mystère (pour ne pas dire LE mystère le plus insondable), était en définitive une histoire de sexe, d’argent ou, tout au moins, de pouvoir. Ah, c’était ça ? Ouf ! Car ce serait quand même abyssale de penser qu’il y a des gestes gratuits, qu’il y a des vies données…
Revenons au texte de l’Évangile… Surprise ! Jésus semble donner raison à ces explications très terre-à-terre car le ressort de la première parabole, c’est bien une histoire de trésor, c’est bien une question d’argent. Sauf qu’il y a un grain de sable, et que ce trésor est bien étrange, le comportement de cet homme qui l’a trouvé, pas bien raisonnable…
Le trésor, n’est qu’une première clef, le mystère est plus profond. Il y avait des moyens plus astucieux, pour cet homme, d’acquérir ce champ. Il aurait dû acheter à crédit, emprunter une somme équivalente à la valeur de ses biens : dans ces conditions, n’importe quel banquier aurait prêté. C’aurait été une spéculation magnifique : non seulement on gagne un trésor dont une infime partie sert à rembourser la dette (les intérêts n’auraient pas eu à courir bien longtemps) mais on garde tout ce que l’on possède et qui a une valeur affective considérable.
L’histoire que nous raconte Jésus n’est pas celle-là. La pointe des paraboles, c’est le caractère absolu de la démarche, que Jésus souligne les deux fois par la même expression : « il va vendre tout ce qu’il possède et achète » qui le champ, qui la perle. Ce trésor bien étrange, on ne peut l’acquérir qu’en se dépouillant, on ne peut l’accueillir que les mains nues. N’est-ce pas le trésor du jeune homme riche à qui Jésus déclare : « va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens, suis-moi » ? Ce trésor, n’est-ce pas de suivre le Christ, de marcher avec lui, de se laisser rencontrer par lui ? Ce trésor, c’est le Christ qui, pour chacun de nous, peut devenir tout.
Mais pour cela, pour trouver le trésor, pour trouver la perle et être, non pas possesseur, mais possédé par elle, comme il arrive à ce négociant, au point de considérer ses biens comme négligeables, il faut croire que l’amour est possible. Or nous n’avons que des signes de l’amour, des promesses, pas des preuves. Est-ce que je consens à voir dans tel ou tel geste qui a les apparences de la gratuité, l’œuvre du Christ, l’œuvre de l’amour ? Ou bien est-ce que je refuse de considérer que le don est possible, que la gratuité existe, que le Christ peut être le trésor de toute une vie de telle sorte que rien ne fait plus peur ?
Si l’on peut se rassurer à bon compte par des vies sans mystère apparent, sans passion excessive, ce n’est pas d’elles que le Christ nous dit : « le Royaume de Dieu leur est comparable. » Croyons à la joie du don, ne laissons pas sans cesse le soupçon s’insinuer.
Dans un instant, nous tiendrons dans nos mains le trésor qui se livre, l’Agneau de Dieu. Voici ce qu’en écrivait sainte Claire d’Assise à l’une de ses sœurs : « De toute la force de ta foi, tu tiens dans tes bras de pauvre le trésor caché dans le champ du monde et du cœur humain, trésor incomparable puisqu’il est acheté à Celui qui fait toute chose de rien. »


Dimanche 20 juillet 2008, 16ème dimanche (A)
Sagesse 12, 13. 16-19
Psaume 85
Romain 8, 26-27
Matthieu 13, 24-43

 

 

Ces paraboles du Royaume dans l’Evangile de Saint Matthieu nous sont bien connues. Elles sont parmi celles qui nous apportent probablement le plus de réconfort dans notre pèlerinage terrestre. On pourrait ainsi résumer ce qui est en jeu : comment, après la victoire du Christ sur le péché et la mort, les forces du mal paraissent avec encore tant d’insolence et semblent faire obstacle à l’expansion du Royaume de Dieu ? Depuis pratiquement deux mille ans que le Christ est ressuscité, ne serait-on pas tentés par un sentiment de découragement, presque de vertige, devant le constat de la minceur relative des résultats, même parmi ceux qui s’affichent comme chrétiens ?
Réécoutons cette Parole que le Seigneur nous dit aujourd’hui pour renouveler notre regard dans la lumière de celui de notre Père des Cieux, pour nous réconforter dans notre foi et notre espérance en Son Œuvre, donc dans l’Eglise, et plus concrètement dans nos relations fraternelles.

La question des serviteurs du maître « n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient qu’il y a de l’ivraie ? » est bien une de nos questions, parfois lancinantes devant certaines situations, certains comportement, voire des attitudes perverses, d’individus ou de groupes... hélas, les exemples, et des plus récents, ne manquent pas. Nous sommes tous confrontés à cet éternel problème !
Et Jésus, selon son habitude, ne répond pas à la question de fond ; Il ne fait aucune théorie mais Il parle en images, ce qui est beaucoup plus suggestif pour entrer dans la réalité du mystère.
Oui, des raisons d’être mal édifiés, choqués, et même scandalisés parfois, nous en connaissons tous – Inutile de développer.
J’ai été frappé, en lisant des témoignages de candidats au baptême, de certains d’entre eux qui, connaissant l’histoire de l’Eglise, notamment dans ses périodes les plus sombres comme le quatorzième siècle, époque de véritable décadence à tous les échelons de l’Eglise, en étaient arrivés à la conclusion qu’une institution qui avait connu un tel degré d’apparente décrépitude et faisait montre d’une telle vitalité aujourd’hui, ne pouvait être que divine ! Nous pensons en ce moment aux Journées Mondiales de la Jeunesse, mais pas seulement, à toutes ces communautés ferventes du tiers monde dont certaines tiennent bon dans la persécution.
Oui, nous croyons que l’Eglise aurait péri depuis longtemps s’il n’y avait pas autre chose : la présence active du Christ par son Esprit, et on pourrait ajouter cette immense armée de témoins qui, comme Saint Paul et d’autres, ont découvert le visage du Christ ressuscité. Il y a eu, dit-on, davantage de martyrs, de témoins de la foi au Christ au vingtième siècle que durant les dix neuf précédents ! A cause de cela, l’histoire de l’Eglise c’est celle d’une décadence permanente et d’une résurrection permanente : elle repart toujours de zéro, disait un Père Jésuite (P. Molinié).
Ce n’est pas anodin si Jésus utilise des images aussi expressives que celle du levain dans la farine, et encore plus de la graine de sènevé (traduction plus exacte, mettant encore davantage en relief le contraste entre la graine et la plante parvenue à maturité). Une graine de sènevé, beaucoup plus petite qu’une graine de moutarde, est à peine visible à l’œil nu, au point qu’il faut savoir qu’il s’agit d’une graine. C’est d’autant plus impressionnant lorsqu’on peut voir en même temps l’arbuste très feuillu des branches duquel proviennent des chants d’oiseaux.
Alors, en pensant à l’Eglise, à sa vitalité, à la réalité de son mystère dont nous ne voyons que la partie visible de l’iceberg, songeons moins aux langues de feu et au vent violent de la Pentecôte, qu’à cette réalité secrète, invisible et silencieuse, ce mystère intérieur de Jésus ressuscité, tête du Corps, présent avec tous ses membres animés de l’Esprit Qui l’anime tout entier, de ce feu que Jésus est venu apporter sur la terre.

Et Jésus poursuit, en réponse à la question des serviteurs prêts à tout de suite intervenir : « Laissez pousser jusqu’à la moisson » tout simplement pour ne pas risquer d’arracher en même temps le blé.
Cela nous renvoie à la patience de Dieu pour Qui ‘mille ans sont comme un jour’. La familiarité avec la Bible – cette longue histoire d’apprivoisement de l’homme par Dieu, pourrait-on dire, l’expérience spirituelle de tant et tant de générations si bien reflétée dans les psaumes devenus la prière à longueur d’office pour les moines – nous fait découvrir l’infinie miséricorde d’un Père ‘lent à la colère, plein de tendresse et de bonté’ Qui sait attendre, patienter et encore patienter à l’exemple du père de l’enfant prodigue. La lecture assidue de la Parole de Dieu nous fait entrer dans les vues de Dieu qui sont tellement différentes, au-delà des nôtres : « Vos pensées ne sont pas Mes pensées » nous dit-Il.
Nous sommes ainsi faits que si par la méditation de la Parole de Dieu et la contemplation du mystère de Dieu révélé dans l’histoire du salut nous découvrons l’admirable patience de Dieu, c’est probablement dans notre expérience personnelle de conversion que nous découvrons réellement ce mystère, comme une approche essentielle de ce mystère. Comment ne pas être bouleversés quand nous découvrons à quel point Dieu a été patient avec nous... et comment alors ne pas être patients avec les autres, tous les autres.
C’est alors, alors seulement, que devant cette admirable, infinie patience de Dieu envers ses créatures, on peut entendre l’avant dernier verset de ce passage de l’Evangile : « A la fin du monde, le Fils de l’Homme enverra ses anges et ils enlèveront de Son Royaume tous ceux qui font tomber les autres et ceux qui commettent le mal, et ils les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents ». C’est dans cette perspective de la Sainteté et de l’infinie patience de Dieu que l’on peut entendre cette terrible parole, entrevoir le drame de la damnation, la place de l’enfer. On ne se moque pas indéfiniment de Dieu. La perte du sens du mystère du Dieu d’Amour, trois fois Saint, explique le silence sur cette réalité de foi que nous occultons trop facilement tant elle nous déconcerte, nous paraît incompréhensible, nous scandalise
Je vous propose une application pratique dans notre vie théologale. Que l’amour de Dieu et l’amour du prochain soient inséparables, nous en sommes suffisamment convaincus, du moins en théorie, par les nombreuses affirmations de Jésus dans l’Evangile, comme dans Saint Paul, Pierre et Jean dans leurs Epîtres. Mais qu’en est-il de la foi et de l’espérance ? N’y a-t-il pas, là aussi, une dimension, disons, horizontale ?
De même que nous a été révélée la patience de Dieu à travers notre expérience spirituelle, de même la découverte que ‘nous avons du prix aux yeux de Dieu’ nous fait prendre conscience à quel point Dieu croit en nous ! Notre péché, ou au moins notre tentation à certaines heures de notre vie, sera de ne pas assez croire que Dieu croit en nous, nous fait confiance... Et de même, si Dieu est si patient, sait attendre, n’est-ce pas qu’Il espère en nous ?
Alors pour nous-mêmes, dans nos relations avec notre prochain, le prochain que nous rencontrons sur notre route mais plus encore celui que nous côtoyons habituellement, surtout à longueur de vie, comme il nous est parfois difficile de croire en lui au-delà des apparences, d’être persuadé que l’invisible est tellement meilleur que le visible : « L’essentiel est invisible à nos yeux ». Il s’agit de porter sur l’autre le regard de Dieu aux yeux de Qui cet homme, cette femme, a tant de prix, pour qui Il n’a pas hésité à envoyer Son Fils, Son Unique...
Cela devrait aller de notre part jusqu’à une sorte d’attitude d’infini respect de l’autre, de vénération comme dans un sanctuaire de l’Esprit Saint, en sachant que ce trésor caché au cœur de l’autre se révèlera un jour dans la gloire. Et de même pour l’espérance, Dieu n’a jamais désespéré de l’homme, de chacun de nous. Comment moi oserais-je ne pas espérer en mon frère ? Apprendre, à l’imitation de la patience de Dieu à notre égard, à croire envers et contre tout que le meilleur en lui l’emportera.
Un test que nous sommes en vérité remplis de l’amour de Dieu : pouvoir au cœur de notre prière, de notre relation la plus intime avec Dieu, prier spontanément pour notre ennemi.

Rendons gloire à Dieu en cette Eucharistie et rendons Lui grâce pour son immense bonté et patience à l’égard des hommes, de Son Eglise, de chacun de nous, et offrons nous à Lui, avec Jésus, en Lui demandant de nous garder fidèles par son esprit pour nous faire aimer tous nos frères, croire en eux, espérer en eux. Amen.

 



Dimanche 13 juillet 2008, 15ème dimanche (A)
Isaïe 55, 10 - 11
ps 144
Romains 8, 18 - 23
Matthieu 13, 1-23



Frères et Sœurs, aujourd’hui l’homélie est incluse dans l’Evangile … et l’on se plairait à penser qu’une seconde homélie est dès lors inutile, et de surcroît malvenue. Mais peut-être faut-il assurer la réception de ce texte de 20 siècles d’âge, par quelques propos complémentaires et quelques clefs de lecture !
Car il se peut bien que nous recevions cette page d’Evangile avec un a priori négatif, en tendant le dos à l’avance et en disant : de toute façon, ça se passe mal pour les 3/4 des cas de figure de la parabole … ce qui n’est pas faux mathématiquement parlant, mais n’est pas forcément exact … thématiquement parlant.

Il nous faut recevoir cet Evangile avec tonus. Car il est un partage d’expériences et un encouragement et de Jésus et de la communauté chrétienne à laquelle appartient l’évangéliste Matthieu. Quelle était l’expérience de Jésus avec les apôtres, les disciples et les foules ? Beaucoup de déperdition de Sa parole, des échos aussi enthousiastes qu’éphémères, et des abandons.
Quelle était l’expérience des premières communautés chrétiennes ? Une expérience bien douloureuse : les obstacles sont nombreux, alors même que l’on est après la Résurrection du Christ et la Pentecôte. Quand surviennent des difficultés, des persécutions ; quand les soucis du monde ou les séductions de la richesse pointent leur nez, la Parole de Dieu passe au second plan et donne peu, très peu de fruits dans la vie des chrétiens. Nous savons bien, mes frères, en travaillant dans nos plantations forestières, l’implacable force des ronces qui étouffent nos petits platanes.
Sur quoi porte - dès lors - l’insistance de la communauté chrétienne de Matthieu dans cet Evangile ? Sur la première phrase prononcée par Jésus dans la parabole : « Voici que le semeur est sorti pour semer ». Et cela, c’est éminemment positif !
Et c’est précisément l’expérience de la première communauté chrétienne : dans les difficultés, les obstacles, les persécutions, la Parole de Dieu ne s’épuise pas. Le semeur – qui est le Christ Ressuscité – continue de semer et il sème largement … et largement à perte, puisque les rendements ne sont pas fameux.
Et d’ailleurs, quel est ce semeur fort imprudent qui sème si largement sur le chemin archi tassé, sur les cailloux et dans les mauvaises herbes ? C’est un bien étrange semeur !

N’est-ce pas notre expérience à chacun ? Malgré nos tiédeurs, nos trahisons, nos volte-face, nos tentations de tout plaquer, le semeur sort toujours pour semer dans nos vies, sans se lasser, sans dire : maintenant, c’est fini, je le laisse tomber. Il nous rejoint même dans nos tiédeurs, nos trahisons, nos volte-face et nos tentations de tout plaquer ; et heureusement que le grain est semé jusque-là.
Voilà pourquoi la petite phrase : « le semeur est sorti pour semer » est une perle d’Evangile. Un de ces petits versets faciles à retenir et qui peut nous donner de la force, du courage, de l’espérance au quotidien.
Comment donc ? En ruminant la Parole de Dieu, en la portant en nous, en la comprenant, c’est-à-dire en la prenant avec nous, en nous. Je dirai même, comme Péguy à propos des poètes, en la couvant. Il écrit : Un poète qui ne serait point couvé dans quelque cœur, serait un poète mort. Comme le grain perdu de l’Evangile est un grain mort.
Le frère chargé du potager pourrait vous dire, pour qu’une semence germe, il faut de la terre, de l’humidité et de la chaleur. La terre couve le grain à sa manière. Faisons de même avec la Parole de Dieu. Ruminer la Parole de Dieu et contempler le Semeur.
Contempler le Christ, semeur et semence, grain de blé tombé en terre. Le contempler, Lui qui est sorti du Père en Son Incarnation, en Ses 30 ans de vie cachée. Lui par qui tout a été fait, Il a appris par les habitants de Nazareth le quotidien de l’humanité.
Le contempler en sa vie publique, grain semé largement en terre juive et en terre païenne, parmi les notables et les petits, les paumés. Le contempler en sa Passion, grain de blé semé en terre pour porter beaucoup de fruits, dans la force de Sa Résurrection.
Le Christ est vraiment Celui qu’annonçait le prophète Zacharie : « Voici un homme dont le nom est : "Germe", sous ses pas tout germera ».
Ruminer la Parole, contempler le Semeur, et vivre de Sa vie. Car Jésus, en semant largement, continue d’accomplir cette parole : qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui la perd la sauvera. Il le fait ; il le fait pour nous ; Il nous invite à le faire à notre tour pour nos frères : semer largement, donner de nous-mêmes largement.

Vous comprenez dès lors, Frères et Sœurs, que la Parole de Dieu n’est pas pour les chrétiens un joli texte ; pas même un réservoir à idées, fussent-elles bonnes. La Parole de Dieu est la première nourriture pour notre foi, pour chaque jour, disponible à tout moment, semée largement et à toute heure.
Et le blé donne le pain, le pain de la Parole et le pain Eucharistique.
Le semeur est sorti pour semer ; déjà la semence s’enracine ; déjà elle donne du fruit, déjà le pain est prêt pour devenir sacramentellement le Semeur. Amen.



Dimanche 6 juillet 2008, 14ème dimanche (A)
Zacharie 9, 9-10
Psaume 144
Romains 8, 9-13
Matthieu 11, 25-30



Les paroles du Seigneur que nous venons d’écouter ne sont pas des paroles en l’air. Elles sont adressées à quelqu’un, et on ne peut vraiment les comprendre qu’en regardant à qui elles sont dites. Jésus parle d’abord à son Père : « Père, je proclame ta louange » : c’est une prière. Puis il se tourne vers ses disciples, vers nous : « Venez à moi ! »: c’est un appel.
Nous pouvons être tentés de penser que seul son appel nous intéresse, et que sa prière ne nous regarde pas, que c’est une affaire entre lui et son Père, qu’il serait indiscret d’écouter. Mais si l’évangéliste nous l’a transmise, c’est que nous sommes concernés par elle. Nous avons besoin, en effet, de savoir que Jésus prie pour nous, et de connaître ce qu’il dit à son Père quand il parle de nous. Nous avons besoin aussi de savoir comment Jésus prie son Père, afin d’apprendre à le prier comme lui, puisque nous sommes aussi les enfants de ce Père.
Quand Jésus regarde son Père, ce qui monte à son cœur, c’est une effusion de joie, et d’émerveillement, et de fierté : Tu es le Seigneur du ciel et de la terre, mais au lieu de rester à distance et de garder de la hauteur, tu te plais à faire connaître ton mystère aux cœurs les plus humbles, les plus réceptifs, ceux des tout-petits. Ce secret de Dieu qu’il veut communiquer à d’autres, c’est le mystère de ce qui se passe entre le Père et le Fils. Connaître Dieu, c’est comprendre qu’il est le Père de Jésus, et qu’il est aussi le Père de tous ceux qu’il a confiés à Jésus, nous tous, qui sommes baptisés dans le Christ et qui venons ce matin nous replonger en lui.
Alors, sommes-nous de ces petits capables de connaître Dieu comme son Fils le connaît ? Comment le savoir ? Cette petitesse ne se mesure pas en centimètres ni en quotient intellectuel. Il existe cependant un test grâce auquel chacun de nous pourra juger de son aptitude à reconnaître Dieu pour Père ; ce test va nous être proposé tout-à-l’heure quand nous chanterons le Notre Père : s’agit-il de réciter par habitude une série de formules, ou est-ce que nous exprimons dans cette prière un désir qui nous habite ? Est-ce bien de Dieu que nous attendons notre pain et tout ce dont est pétrie notre existence de chaque jour ? Est-ce que nous voulons faire de notre vie ce qu’il veut, lui, qu’elle soit ? Reconnaissons-nous notre dette envers lui, avons-nous besoin de son pardon ? Voilà des signes, parmi d’autres, de cet instinct filial que Jésus veut faire naître en nous : « Personne ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler ».
Et cette révélation, Jésus la propose immédiatement. Après avoir loué son Père qui en a eu l’initiative, il appelle maintenant ceux qu’il juge les plus prêts à l’écouter : « Venez à moi, vous qui peinez ». Pour les hommes dans la peine, Jésus a une préférence avouée, que l’on reconnaît à travers tout l’évangile. C’est pour eux qu’il fait les miracles que leur misère lui arrache ; c’est à eux, les pauvres, les persécutés, ceux qui pleurent qu’il porte la Bonne Nouvelle ; c’est pour eux, les pécheurs, qu’il est venu. Tous ceux qui se sentent écrasés sous le poids d’épreuves trop lourdes, prisonniers de toute sorte de situations injustes, esclaves surtout de la chair et du péché, comme dit s. Paul, Jésus s’offre à les soulager en prenant sur lui leur fardeau, dont il a fait sa croix. Mais à une condition : c’est que ceux qu’il décharge ainsi acceptent un autre fardeau : « Prenez sur vous mon joug ». Le Christ nous délivre de tout ce qui nous aliène, c’est vrai, mais sans nous abandonner à nous-mêmes. Il nous libère en nous donnant un autre maître, en se faisant lui-même notre chef : « Devenez mes disciples ».
Les trois lectures de cette messe s’accordent à nous parler de cette soumission à un nouveau maître. Le prophète Zacharie annonce le Christ comme le roi pacifique et humble qui régnera sur nous. S. Paul assure que nous ne pouvons pas vivre sans être sous une emprise, une domination : si ce n’est pas celle de l’Esprit du Christ, ce serait celle de la chair, qui nous entraînerait à la mort. Et Jésus fait de nous ses disciples : il nous demande de lui obéir, d’obéir en fait au seul commandement qu’il nous donne, celui d’aimer. La loi interne de son Royaume, c’est l’amour ; l’impulsion que donne son Esprit, c’est encore celle de l’amour ; le joug qu’il nous demande d’accepter, c’est surtout son amour.
Frères, les deux paroles de Jésus dans cet évangile - sa prière de louange à son Père, et l’appel qu’il nous adresse - sont tellement liées entre elles, elles expriment si bien ces paroles, ce que Jésus a voulu être parmi nous que nous allons les retrouver associées en célébrant dans l’eucharistie ce qu’il a fait pour nous sauver. C’est en effet dans une grande prière d’action de grâce au Père que nous allons lui offrir le corps et le sang de son Fils, et si nous allons ensuite communier, n’est-ce pas parce que nous nous sentons personnellement touchés par l’invitation de Jésus : « Venez à moi, vous qui peinez, et vous trouverez le repos ».



Dimanche 29 juin 2008, 13ème dimanche (A)
 
II Rois 4, 8-1620, 10-13
Psaume 88
Romains 6, 3-11
Matthieu 10, 37– 42


Dans l’Évangile que nous venons d’entendre, Jésus pose la question à ses apôtres : « Au dire des gens, qui suis-je ? ».
Puis Jésus se tourne vers ses disciples et il se tourne vers tous sans faire de différence entre eux, il leur retourne la question : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? ». Pierre répond seul à la question de Jésus. Il ne répond pas comme l’un des Douze qui trouverait par hasard la bonne réponse. Il répond comme celui qui sait : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant ». Il répond pour tous. On ne perçoit aucun effort dans sa réponse. Il n’a pas besoin de réfléchir.
Il est possible que pour certains parmi les Douze, les yeux s’ouvrent et qu’ils pensent alors : « je n’aurai pas trouvé cette formule-là ; ah, c’est bien ainsi, maintenant je comprends mieux ». Mais aucun ne fait connaître son ignorance antérieure ou sa légère déviation par rapport à la direction donnée, car quand Pierre donne la réponse, ils reprennent cette réponse comme la leur et elle devient leur réponse personnelle.
Sans doute cela est-il déjà arrivé à nombre d’entre nous, après avoir écouté une réflexion, une homélie, après avoir lu un texte ou après avoir écouté un frère, de percevoir tout à coup une lumière, une certitude intérieure :
« Cette parole-là dépasse largement celui qui l’a prononcé, elle vient de plus loin que lui, et elle est la Parole que Dieu m’adresse aujourd’hui ».
De même, il arrive bien souvent que nous soyons surpris par le retentissement de notre propre parole dans le cœur de notre interlocuteur et nous savons alors que, malgré notre pauvreté, Dieu a voulu se servir de nous pour consoler, pour apaiser, parfois même pour sauver, ce frère.
La réponse de Jésus à Pierre est sans équivoque : Ta parole, Pierre, ne vient pas de toi, elle vient du Père qui te l’as révélée.

C’est cela le mystère de l’Église et c’est la grande question que Jésus ce matin pose à chacun de nous : acceptes-tu que je passe par toi, par ton cœur, par tes mains, par ta pensée, mais aussi par ta pauvreté, par ta fragilité psychologique, affective, physique, mentale, pour faire aujourd’hui, pour les hommes d’aujourd’hui, ce que j’ai fait hier sur les routes de Galilée, c’est-à-dire mon travail de Messie : consoler les hommes et évangéliser les pauvres ?
Comment est-ce possible que le Christ passe par moi ? Il faut du temps pour apprendre à faire confiance. – « Seigneur, éloigne-toi de moi je suis un homme pécheur » dit Pierre à Jésus lors de leur première rencontre (dans l’Évangile de Luc) ; Paul lui-même ne cache pas sa vie passée de persécuteur des chrétiens, sa propre faiblesse, son écharde dans la chair. Il avait un tempérament fougueux, et n'était pas de commerce facile (Marc en sait quelque chose).
L’Église n’est pas le Christ, St Pierre ou St Paul ne sont pas le Christ, ils sont le Sacrement du Christ, le signe visible de sa réalité invisible, mais le Christ a voulu que ce signe soit pauvre, que la puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse, que chacun de nous soit le signe de l’amour de Dieu manifesté sur la croix, que l’Église resplendisse de cette extraordinaire bonne nouvelle : Dieu aime les pauvres. Je vous invite à ce propos à une méditation sur le Credo et sur le Mystère de l’Église.
Chaque dimanche, dans le Credo, et nous allons le faire dans quelques minutes, nous disons « Je crois en l’Église », après avoir dit, « Je crois en Dieu Père, Fils et Esprit », comme si l’Église était la 4ème Personne de la Trinité.
Le petit catéchisme du Concile de Trente, dans son commentaire du Symbole de Foi, était pourtant déjà catégorique lorsqu’il écrivait :
« Il est nécessaire de croire qu’il existe une Église une, sainte, catholique et apostolique. Pour ce qui est des trois Personnes de la Trinité, nous y croyons de telle façon que nous plaçons en elles notre foi. Maintenant, changeant notre manière de dire, nous professons croire la sainte Église, et non pas en la sainte Église (…) Nous conservons ainsi la distinction nécessaire entre Créateur et créature ».
Nous croyons en Dieu Père dans l’Église ; nous croyons en Dieu Fils dans l’Église ; nous croyons en Dieu Esprit dans l’Église. Nous croyons que l’Église existe comme le lieu où Dieu, Père, Fils et Esprit, en qui nous croyons, produit ses fruits qui se nomment : communion des saints, rémission des péchés, résurrection et vie éternelle. L’Église est ainsi la première œuvre du Père, du Fils et de l’Esprit. Une œuvre de communion du Dieu communion, du Dieu Tri(u)nité.
Croire l’Église, c’est aussi pour chacun de nous croire que c’est par l’Église que nous découvrirons la Trinité, c’est par la médiation de nos frères que nous découvrons l’œuvre en nous du Père, du Fils et de l’Esprit.

Parce que Dieu s'est fait homme en Jésus-Christ, il existe une solidarité entre lui et nous. Il est auprès du Père notre représentant et il l'est avec une telle force que nous sommes en lui. Désormais, Jésus est impensable sans sa Communauté de salut, sans l'Église qui est son Corps, et dans ce Corps, il aime choisir pour se manifester, pour se donner, ceux qui sont les plus pauvres.

Il existe un vieux récit qui a contribué à façonner l’Église de notre pays, la Vie de saint Martin de Tours, moine et apôtre de la Gaule au IVe siècle. Son biographe, Sulpice Sévère, a placé au début et à la fin de la vie de saint Martin, le récit d’une apparition.
Au début de l’ouvrage, à Amiens, Martin partage son manteau avec un pauvre qui a froid et qui est dénudé et que tous les passants dédaignent de secourir.
Sulpice Sévère écrit : « L’homme rempli de Dieu comprit que ce pauvre lui était réservé, puisque les autres ne lui accordaient aucune pitié » (3,1).
La nuit suivante, dans un songe, Martin voit le Christ habillé de la moitié du manteau dont il avait revêtu le pauvre et il l’entend proclamer : « Martin, qui n’est encore que catéchumène, m’a couvert de ce vêtement » (3,3). Voilà pour le début de la Vie de Martin.
À la fin, c’est le diable qui apparaît à Martin et qui prétend être le Christ, il est alors revêtu des atours impériaux. Martin en prière est étonné, il garde le silence et le diable l’interroge : « Martin, pourquoi hésites-tu ? Crois, puisque tu vois ! Je suis le Christ » (3,6). Martin répond au diable : « Non, le Seigneur Jésus ne viendra pas, vêtu de pourpre, ni avec un diadème éclatant ; pour ma part, je ne croirai à la venue du Christ que s'il se présente avec les habits des pauvres et sous l'aspect qu'il avait lors de sa Passion » (3,7).
Que conclure de ce vieux texte ?
En se dénudant pour habiller le pauvre d’Amiens, Martin a habillé le Christ nu sur la croix. La vision de sa gloire et de sa divinité lui apparaît alors sous les traits du pauvre qui a été transfiguré par le geste accompli.
Vouloir reconnaître la gloire de Dieu sans passer par la pauvreté de la croix est désormais une illusion.
Vouloir reconnaître le Christ, vouloir le chercher et vouloir l’aimer sans passer par la médiation des hommes, par celles de Paul, de Jean-Paul, de Benoît, de Pierre-Marie, de Dominique, de Thierry, d’André-Jean, à cause de leurs mauvais caractères, de leurs pauvretés, de leurs limites, c’est une illusion et même une illusion du diable nous dit Martin.
De la même manière, vouloir chercher le Christ sans accepter qu’il se serve de moi malgré ma très grande misère et pauvreté, c’est priver le Christ d’une occasion de rendre gloire au Père : « Père, je te bénis car tu as caché cela aux sages et aux savants et tu l’as révélé aux tout-petits ».

 



Dimanche 22 juin 2008, 12 ème dimanche (A)

Jérémie 20, 10-13
Psaume 68
Romains 5, 12-15
Matthieu 10, 26 – 38


Alors qu’un certain relativisme ambiant pourrait mettre à pieds d’égalité un moineau et un homme, voire mettre la défense des intérêts du moineau avant ceux de l’homme, alors qu’une certaine vision actuelle du monde, pourrait nous entraîner à un pessimisme certain, à la peur, peur de l’autre si proche et si différend de moi, voilà que l’évangile de ce jour prenant le contre-pied de tout cela inviterait bien à une espérance qui va au-delà de l’illusion mièvre d’un monde sans problèmes qui risque bien d’être celui du fort qui impose sa volonté ou d’une confortable superficialité qui renonce à creuser le puits de la rencontre et du dialogue.
Oui, voilà que l’Evangile de ce dimanche contient des paroles très exigeantes de Jésus qui s’adresse d’abord aux apôtres certes, mais à travers eux, à tous les témoins de la foi, à tous les chercheurs du Dieu Vivant qui voudront en témoigner quelque chose d’authentique à leurs frères en humanité. Et pour bien comprendre, il convient de replacer ce passage dans l’ensemble du chapitre 10 de l’Evangile selon saint Matthieu dans lequel nous voyons que Jésus vient d’envoyer les douze apôtres en mission. Après leur avoir fixé l’objectif, c’est à dire l’annonce du Royaume de Dieu tout proche, il les prévient maintenant des risques d’une audacieuse annonce, du danger des persécutions. Il les prépare à faire face aux difficultés, à l’opposition, à la dérision, aux trahisons. C’est dans ce contexte qu’il les invite donc à ne pas craindre les hommes et à témoigner courageusement de leur foi. N’ayez pas peur, ne cesse-t-il de leur dire, ne cesse-t-il de nous dire, mais dans ce passage, nous notons aussi le cas unique où Jésus nous dit d’avoir peur, peur de “celui qui peut faire périr dans la géhenne”, peur de ce qui peut tout simplement, comme le disait certains Pères de l’Eglise, nous séparer de Dieu, nous couper de notre racine profonde, de l’eau de la vie au plus profond du puits de notre cœur.
Son invitation à ne pas craindre les hommes ou plutôt l’esprit du monde, se double d’une invitation à fonder sa vie en Dieu, à le craindre au sens biblique du terme, c’est-à-dire à nourrir face à Dieu une attitude de tendre respect et d’humble adoration devant celui qui est à la fois l’auteur de la vie et le juge très miséricordieux, doux et humble de cœur qui ouvre les portes de la vie éternelle. Et n’ayons pas peur de nous-même car si au dernier Jour, tout ce qui est caché sous les plis et replis de notre âme sera révélé en vérité sous la lumière de Dieu, aussi hideux verrions nous alors nos péchés, nous aurons aussi la vision, comme voyant enfin l’endroit d’un tapisserie, de la cohérence de son plan d’amour universel et des merveilles finalement opérées pendant notre vie. Jésus exhorte ainsi à la confiance absolue en Dieu qui permet non d’échapper mais de traverser et assumer les épreuves en voyant plus loin qu’elles, en dépassant aussi l’horizon étroit de nos préoccupations et intérêts immédiats. Cette attitude, Jésus lui-même la vivra pleinement dans sa passion au point de faire de sa vie une offrande : « ma vie, nul ne la prend mais c’est moi qui la donne. »
Comprenons-nous bien : l’attitude à laquelle Jésus nous invite n’est pas simplement celle des seuls courage et bravoure, même s’il en faut une bonne dose. L’apôtre de l’Evangile n’est pas d’abord un héros dont on pourrait vanter les grandes qualités de caractère. Il n’est pas un téméraire qui se dévoue jusqu’au bout pour une noble cause. Ce serait commettre un contresens énorme de le penser. Même s’il peut envisager la perspective du martyre, il ne le désire pas comme ces kamikazes aveugles au service d’idéaux contestables. L’apôtre de l’Evangile s’inscrit à la suite de Jésus. Comme lui, il veut se recevoir de Dieu le Père. Comme lui, il veut se faire pauvre pour s’enrichir de la richesse de Dieu. En effet le vrai témoin de la foi au Dieu d’Amour qui nous rejoint par Jésus-Christ, c’est celui qui ose reconnaître avec une humilité non feinte sa faiblesse pour s’en remettre aussi totalement que possible à Dieu. Il illustre alors bien la liberté fondamentale de celui qui sait que tout lui a été donné, que tout est grâce, et d’abord cette foi qui devrait-être abandon confiant dans les mains de Dieu en une démarche d’ouverture et d’humilité. Oui, elle relève de l’accueil de la grâce ; elle est réponse au don de Dieu qui est premier. Cette foi est aussi écoute, obéissance, consentement à l’action de l’Esprit au plus profond de nos cœurs. Incessant travail pour creuser le puits et y trouver l’eau, l’eau de Dieu comme le disait un jour un ami musulman du Père Christian de Chergé, moine et martyre de Thibhirine. Mais aussi, incessant travail de désensablement du puits. Elle s’oppose aussi à l’arrogance de ceux qui ne comptent que sur leurs propres forces et pensent sauver le monde à la force de leurs poignets. Cette foi n’est pas un étendard qu’on arbore, quelque chose qu’on affiche avec ostentation, un pavillon que l’on hisse sinon, comme le disait Mgr Pierre Claverie évêque d’Oran, la rencontre serait ratée, avec l’autre qui n’aura pas été respecté, avec Dieu enfermé dans une caricature, et avec soi-même coupé de sa vérité profonde et n’annonçant plus qu’une superficielle spiritualité trop conforme à l’esprit du monde. Avoir la foi, disait-il, c’est être ajusté avec sagesse et ne jamais désespérer de l’amour. Oui, l’amour selon lui est toujours possible parceque c’est Dieu même qui vient et Il peut faire surgir la vie même de la souffrance, même de la mort, parce qu’il est entré lui-même dans la souffrance et dans la mort. Rien ne lui est étranger. S’il parait absent, c’est parcequ’il utilise les armes de l’amour et que ces armes sont dérisoires devant le déferlement trop visible de la violence. « La vérité divine fleurit dans les champs de l’Amour et de la Charité » disait un jour un grand mystique musulman africain, Tierno Bokhar, qui appelait ses disciples à une foi vivifiante qui parvienne à miner et dissoudre les aspérités d’une croyance dure et intransigeante pour une attitude de foi qui transforme en « homme de Dieu capable d’entendre et d’apprécier la voix de tous ceux qui parlent du Créateur. »

Et là nous touchons à un point essentiel de l’expression de notre foi dont l’Evangile du jour fait écho. Elle ne peut s’enraciner autre part que dans une Alliance avec le Dieu Vivant et que se vivre dans une relation à l’autre si différent soit-il, en une communion profonde aux autres frères en humanité. Oui, elle est bien l’expérience de se recevoir d’un autre, du Tout Autre et elle transparaît dans le témoignage quotidien, dans la relation à l’autre faite de respect, d’accueil, de disponibilité. La conversion à Dieu entraîne une conversion de nos attitudes humaines. Vous en savez certainement quelque chose. Elle exige une cohérence de vie qui s’exprime autant dans les orientations de fond que dans la vérité quotidienne de nos actes et dont l’inscription dans l’humble simplicité serait bien déjà une signature de l’œuvre de Dieu en nous, par nous, comme le disait au 3e siècle un Père de L’Eglise en Afrique du Nord, saint Cyprien de Carthage.
Et n’oublions pas que Jésus va aussi rappeler, avec la comparaison des moineaux, combien chacun a du prix aux yeux de Dieu. Alors n’ayons pas peur, oui, tout en ayant peur de cette géhenne, de ce fossé qui sépare de Dieu et des frères, et nous ne mesurerons peut-être pas suffisamment la chance de cette foi dont nous avons à témoigner. Elle qui inscrit profondément en l’homme cette attitude d’ouverture bienveillante mais non superficielle à autre que lui, d’ouverture à la transcendance. Témoigner de sa foi, c’est rendre compte de ce lien vital au Seigneur ; c’est traduire dans ses paroles et ses actes cette inscription dans l’ordre de la grâce, cette ouverture accueillante à l’autre, au Tout Autre. Si nous sommes convaincus que la foi est source de vie, croissance dans la liberté, épanouissement dans la charité, alors, nous n’aurons pas peur d’en témoigner, alors nous trouverons les attitudes et les mots qui conviennent pour rendre compte de ce qui nous habite. Témoigner de sa foi n’est pas un devoir pesant, c’est la conséquence heureuse d’une vie transformée par la rencontre de Quelqu’un, du Christ. Et si les incompréhensions, les moqueries ou les timidités nous inquiètent et nous inhibent, laissons la joie de la rencontre de Dieu balayer nos craintes, prêtons-nous au travail de l’Esprit Saint, l’Esprit de vérité qui nous pousse à l’attitude juste et ajustée dans la rencontre et à l’audace du témoignage dans une foi qui ne désespère pas du paradoxal et formidable amour de Dieu pour tous les hommes sans exception. « L’amour banni la peur » (1 Jn 4, 18). « La vérité divine fleurit dans les champs de l’Amour et de la Charité. »



Dimanche 15 juin 2008, 12ème dimanche (A)

Exode 19, 2-6
Psaume 99
Romains 5, 6-11
Matthieu 9,36-10,8


Ce texte évangélique est un des plus importants du Nouveau Testament, car il est à l’origine du groupe des apôtres désignés par Jésus et de l’expansion du christianisme naissant. Mais en même temps, il a de quoi nous surprendre par la recommandation que Jésus fait aux disciples envoyés en mission : « N’allez pas chez les païens et n’entrez dans aucune ville des Samaritains (les Samaritains étaient considérés comme hérétiques, ennemis déclarés des Juifs). Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » De même, au chapitre 15 de ce même évangile, Jésus reprend la formule pour répondre à une femme Cananéenne, païenne, qui lui demandait de guérir sa petite fille : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Mais aussitôt après lui avoir dit cela, il se laisse toucher par la foi de cette femme, et il guérit sa fille. On pourrait encore faire un rapprochement avec l’épisode de la guérison du serviteur d’un centurion romain, au chapitre 8 de ce même évangile de Matthieu, où Jésus se fait d’abord prier, puis opère la guérison devant la foi de ce païen.

A un niveau purement historique, au sens actuel du mot historique, il est probable que Jésus n’est pas souvent sorti des frontières d’Israël. L’épisode de la guérison de la fille de cette femme Cananéenne est apparu d’autant plus significatif à un moment où l’Eglise s’ouvrait aux non-juifs. Et pourtant, au chapitre 4 de l’évangile de saint Jean, Jésus n’hésite pas à traverser la Samarie pour se rendre de Galilée à Jérusalem et, qui plus est, à engager la conversation avec une femme Samaritaine. Jésus ne serait-il pas fidèle à la consigne qu’il donne à ses disciples ?

A lire le livre des Actes des Apôtres, c’est-à-dire le début de l’histoire de l’Eglise, on pourrait penser qu’au lendemain de la Pentecôte, les disciples de Jésus se seraient volontiers laisser enfermer dans Jérusalem. Au début, en effet, saint Luc présente les premiers chrétiens comme un groupe bien uni, assidu à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle aux abords du Temple (Actes 2,42). Puis, brusquement, au chapitre 5, on raconte cette épouvantable histoire d’Ananie et de Saphire. Au chapitre 6, on apprend qu’il y avait des tiraillements entre croyants Hellénistes et croyants Hébreux. Cela montre bien que, dès le début, tout n’allait pas tout seul : il y avait des rivalités, des jalousies… Et puis, tout d’un coup, au chapitre 8, une violente persécution éclate contre l’Eglise de Jérusalem. Saint Luc précise : tous durent s’enfuir, sauf les apôtres (8,1). Qui donc doit fuir la persécution ? Ce sont les Hellénistes, ces chrétiens ouverts au monde païen, qui parlent le grec. Et où vont-ils ? Ils vont tout naturellement chez les Samaritains, ces frères de race qui sont là, tout près. Et c’est ainsi que commence la grande aventure missionnaire : parce que des chrétiens sont brutalement chassés de Jérusalem par une persécution.

Mais alors, la nouvelle de l’évangélisation de la Samarie parvient jusqu’à Jérusalem et les apôtres restés à Jérusalem délèguent Pierre et Jean pour aller voir ce qu’il s’y passe. Ils y vont et ils trouvent cela très bien (Actes 8,14-17). Arrive ensuite l’histoire de l’eunuque éthiopien, qui est un texte exemplaire pour saint Luc : voilà ce qu’il faut faire. Et lorsque l’eunuque demande tout naturellement : « qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? », on a l’impression que Philippe se dit en lui-même : Ah, mais oui, au fond, c’est une bonne idée. Je n’y avais pas pensé…

Pierre continue à inspecter ce qui se passe tout autour de Jérusalem. C’est alors que se produit un événement tout à fait inattendu : la rencontre de Pierre et de Corneille, un centurion de l’armée romaine, un païen, que Pierre se décide à baptiser (Actes 10,1-48). Le comble, c’est que « l’Esprit tomba », dit le texte, sur ceux qui avaient entendu le message de Pierre, ce qui provoqua de la « stupeur » (Actes 10,44). A Jérusalem, Pierre doit alors donner une explication détaillée de tout ce qui s’est passé, à l’intention des croyants d’origine juive qui demandent des comptes. La confrontation de Pierre, le chrétien d’origine juive, et du centurion Corneille, le chrétien d’origine païenne, est une conversion réciproque : le païen est devenu croyant en Christ, le juif est en train de devenir un chrétien sans frontières. La voie est maintenant ouverte, la route est désormais commune : ce sont les voyages missionnaires de Paul qui vont diffuser l’Evangile jusqu’aux extrémités de la terre.

Alors, lorsqu’on relit le début du livre des Actes des Apôtres, on a vraiment l’impression que s’il n’y avait pas eu cette persécution initiale, le groupe des disciples se serait volontiers laissé enfermer dans leur bulle à Jérusalem, et le christianisme n’aurait été qu’une secte judéo-juive. Certes, le christianisme a pris naissance à Jérusalem. Mais le Jésus universel, mort et ressuscité, n’est plus le même que le Jésus juif d’avant Pâques. Il aura fallu bien des hésitations de la part des apôtres, et le tempérament de feu d’un saint Paul, pour qu’on comprenne que la foi en Jésus mort et ressuscité n’a plus de frontières. Et il faudra attendre le dernier chapitre de l’évangile de saint Matthieu pour entendre Jésus nous dire : « Allez, de toutes les nations, faites des disciples ! »



Dimanche 8 juin 2008, 10° dimanche (A)

Osée 6, 3-6
Psaume 50-1, 8, 12-15
Romains 4, 18-25
Matthieu 9,9-13

 

Les pécheurs mangent avec Lui. Pourquoi ? Et Jésus répond avec deux mots, deux mots dont il est important de comprendre la signification. Le premier mot c’est ‘médecin’. Le deuxième c’est ‘sacrifice’ ou, si vous voulez, ‘le culte’, ce que nous sommes en train de faire maintenant. « Je n’ai pas besoin de votre culte ; le sacrifice de la messe je n’en ai pas besoin ! » Le médecin, Jésus est médecin mais pas comme un guérisseur, pas comme un magicien. Il soigne et c’est le malade qui guérit, et c’est une imposture de dire que j’ai été chez un médecin qui m’a guéri. Non, le médecin vous a soigné et c’est vous qui avez guéri.

Jésus est un médecin ; comme le bon médecin, Il soigne ... les pécheurs que nous sommes... mais c’est nous qui guérissons. Et dans la première lecture d’Osée, Osée que vous avez entendu, il est dit ceci et c’est important : « Jésus soigne d’une manière sûre. Le soin qu’Il donne est sûr aussi, aussi sûr que l’aurore après la nuit, que le jour après la nuit ! Aussi sûr que la rosée du matin se dissipe au soleil. » Et puis, le même Osée dit aussi « et le soin que Jésus nous donne, qui est sûr, il est fécond, comme la pluie du printemps : il transforme, non seulement il guérit, mais il transforme ! » Vous savez, mes frères, quand vous allez voir un médecin, le mieux que vous puissiez espérer c’est en sortant de chez lui d’être comme avant : comme quand je n’étais pas malade. Eh bien, le soin que nous donne Jésus est mieux que cela encore : quand je sors de chez Lui, je suis mieux qu’avant ! Car son soin est comme la pluie du printemps...
Que ferait cette pluie du printemps ? Elle me rend semblable à Abraham dont il est dit qu’Il était le père d’un grand nombre de peuples. Qu’est ce que cela veut dire ? Cela veut dire que lorsque j’accepte le soin de Jésus, lorsque j’accepte d’être transformé par Lui, alors c’est l’universalisme en marche ! Comme Abraham ! Alors, c’est par la fidélité, contre toute espérance (c’est à dire en dépit de mon péché qui va recommencer)... ce n’est pas la foi qui compte (c'est-à-dire ce n’est pas croire en un certain nombre de choses qui compte, que le Ciel est en haut, que l’Enfer est en bas)... Non, c’est la fidélité envers et contre tout ! Le poète dit ceci : « Il faut vivre d’amour, d’amitiés, de défaites ! Donner à perte d’âme, éclater de passion pour que l’on vive et crie, à la fin de la fête : quelque chose à changé afin que nous passions ! » Voilà le type de médecin que Jésus est. Un médecin qui nous change en explosion de fidélité, en explosion de passion, en explosion d’Amour !

Mais il y a un deuxième mot qui nous met en question, ici, maintenant, dans notre célébration, dans le culte que nous vivions. Jésus dit : « Je n’ai pas besoin de vos sacrifices, Je n’ai pas besoin de votre culte ! » Et que faisons nous ici ? Cela veut dire : Je n’ai pas besoin de vos rites si vous croyez qu’ils sont magiques si vous croyez qu’il suffit de venir à la messe pour que ça porte bonheur. J’ai vu ou plutôt osé dire : « votre culte est fugitif, ‘comme la brume du matin’ ». Il me semble entendre ce qu’on entend quelquefois à la radio : « après dissipation des brumes matinales... » Ce qui veut dire que la moitié du jour vous serrez encore dans la brume.
La question qui nous est posée par ce paradoxe ‘Je n’ai pas besoin de vos sacrifices’ est celle-ci : qu’y a-t-il de brumeux dans notre foi ? Qu’y a-t-il de fugitif dans mon culte ? Qu’y a-t-il de caduque, de fragile, de non persévérant dans mon engagement, dans mes résolutions, dans le culte (c’et à dire à la sortie) ? Serai-je mieux qu’en entrant ou pire ?

La messe toute seule ne suffit pas. Il y faut encore le culte, c'est-à-dire quelque chose à cultiver, par l’étude, par la lecture, par la réflexion, par la prière... Et de même que la messe seule, sans culture, ne suffit pas, connaître et avoir la culture, sans la messe, ne suffit pas non plus. Mais la culture rend notre culte plus concret, plus lucide, plus conscient, plus engagé, plus efficace !
Ce que nous vivons ici, ensemble, ce à quoi j’espère que nous ouvrons notre cœur pour le recevoir, c’est la Miséricorde, la Miséricorde de Dieu que nous recevons gratuitement dans le culte !
Pourquoi ? Pour la donner, gratuitement, aux autres, en sortant du culte, afin que notre culte ne soit pas fugitif, épisodique. Ceci, mes frères, je le répète : c’est sûr ! L’aurore après la nuit, c’est fécond, comme la pluie au printemps... Qui que nous soyons, dans quelque état que nous soyons, maintenant ici, dans ce culte, Dieu nous accueille et nous sommes invités à manger, c'est-à-dire à désirer, car nous sommes invités par Jésus ! Accueillons-nous les uns les autres et alors, pécheurs que nous sommes, c’est dans la sécurité, dans la joie, dans la reconnaissance que nous viendrons manger avec Lui. Pourquoi ? Parce qu’Il est un médecin exceptionnel, parce qu’il désire la Miséricorde plus que notre culte.
Amen, c’est vrai !




Homélie de profession des frères Jean-Jacques et Gregory
24/03/08


Actes des Apôtres 2/14.22b-32
Evangile Matthieu 28/8-15

Frères Grégory et Jean-Jacques, l’un et l’autre vous avez commencé ailleurs votre chemin de moine, frère Grégory à l’abbaye Saint Paul de Wisques et frère Jean-Jacques à l’abbaye Notre Dame d’Orval. N’oubliez pas ce que vous y avez reçu mais, au chapitre 61ème de la Règle, saint Benoît nous dit : « En tout lieu, c’est un seul Seigneur que l’on sert, c’est sous un seul Roi que l’on milite. » Je voudrais commenter cette parole de notre Père Saint Benoît.

« UN SEUL SEIGNEUR … » En ce lundi de Pâques, c’est dans la lumière du Christ ressuscité, le Seigneur, que vous faites profession. L’engagement réciproque entre chacun de vous et notre communauté a son fondement dans le Christ Seigneur, dont Pierre vient de nous dire dans la première lecture : « Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité, nous en sommes témoins ». C’est Lui que vous voulez préférer: « Ne rien préférer à l’amour du Christ » dit la Règle des Moines. Comment dire mieux que le Christ est infiniment plus qu’un message, une sagesse ; Il est un « Tu » envers qui j’engage toute ma capacité de m’attacher, d’aimer, une personne que je choisis de suivre librement pour qu’Il reste mon « préféré ».
C’est le Christ qui a l’initiative de l’appel auquel chacun de vous a commencé à répondre dans le mystère de sa propre liberté. Dans l’évangile de ce jour, Jésus dit aux femmes : « …Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. » La Galilée est le lieu de l’appel des disciples et du rendez-vous avec le Ressuscité. Pour tout disciple, l’appel, la vocation devient sa patrie, le lieu de sa rencontre avec le Seigneur dans la foi ici-bas et, au terme, dans la vision : « Tu m’as montré le chemin de la vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence » dit le psalmiste. Dès le prologue de la Règle nous sommes avertis: « Le Seigneur cherchant son ouvrier dans tout le peuple dit : « Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? » et encore : « Avançons dans son chemin afin de mériter de voir celui qui nous a appelés dans son Royaume ». Cet appel dont l’initiative appartient au Seigneur, cet appel qui est d’abord celui de votre baptême, puis de votre profession monastique, cet appel dont le terme et le but est de voir le Christ et de lui être totalement semblable, que cet appel devienne de plus en plus votre lieu, le lieu de votre rencontre avec le Christ Seigneur. Le vœu de convertir votre vie est d’abord celui d’une vie sans cesse et de plus en plus tournée, orientée vers le Christ Seigneur.

Sur ce chemin de conversion, vous aurez à : « Combattre » et à « servir »: « C’est un seul Seigneur que l’on sert et sous un seul Roi que l’on combat ».

COMBATTRE :
Dès le matin de la Résurrection du Seigneur, les forces adverses se manifestent et de la manière la plus sordide. Les chefs des prêtres achètent le silence et le mensonge des soldats en leur donnant « une forte somme d’argent. Les soldats prirent l’argent et suivirent la leçon… ». La vérité de la Résurrection sera toujours attaquée. Ne vous laissez pas impressionner ni troubler par cela mais, selon les mots de saint Paul: « Tenez au Christ tel que vous l’avez reçu de l’Eglise, Jésus le Seigneur, c’est en Lui qu’il vous faut marcher, enracinés et édifiés en lui, appuyés sur la foi… »( Colossiens 2,6-8)et encore : « Ne vous laissez pas réduire en esclavage par le vain leurre de la philosophie, selon une tradition toute humaine, selon les éléments du monde, et non selon le Christ ».

Mais le combat du moine, aujourd’hui plus que jamais, est celui dont parle saint Benoît du début à la fin de la Règle : le combat de l’obéissance. Ce combat est singulier, puisqu’il est celui de ma liberté ; aussi Benoît en parle-t-il en s’adressant au moine à la deuxième personne du singulier précisément : « Prends les fortes et nobles armes de l’obéissance, afin de combattre pour le Seigneur Christ, notre véritable Roi… »( Prol.3) et, plus loin, à la première personne du pluriel, cette fois : « Il faut donc préparer nos cœurs et nos corps aux combats de la sainte obéissance à ses commandements». « Je » et « Nous », Chacun et ensemble. Tout est résumé ici : l’obéissance de chacun à l’abbé et l’obéissance mutuelle, cette trouvaille de saint Benoît, l’obéissance communautaire à l’Eglise aussi. Dans un monde qui, si souvent exalte l’individu et l’invite à ne trouver qu’en lui ses raisons de décider et d’agir, saint Benoît résolument indique un autre chemin de vie et de liberté, le chemin de celui qui veut aimer comme le Christ a aimé et, c’est pourquoi, au chapitre 5, Benoît donne l’amour, l’attachement à la personne du Christ comme seule motivation à l’obéissance du moine: « Le premier degré d’humilité est l’obéissance sans délai. Elle convient à ceux qui n’ont rien de plus cher que le Christ ». L’obéissance que voue le moine au jour de sa profession est l’expression de son amour du Christ.

SERVIR
Frère Grégory et frère Jean-Jacques, le Ressuscité vous appelle à servir. Le monastère que Benoît appelle 3 fois dans la Règle la « maison de Dieu » est aussi présenté par lui, dès le Prologue, comme « une école du service du Seigneur » : Le servir dans la louange. La Règle dit à la fois « Ne rien préférer à l’amour du Christ » et « Ne rien préférer à l’œuvre de Dieu, à l’Office ». Vous ne tiendrez pas sans la prière, celle de la louange et de l’intercession communautaire, celle de l’oraison et de la lectio personnelle. Si les murs de cette église parlaient, ils raconteraient les joies intimes et communautaires, les pleurs et les luttes de chacun, et, par-dessus tout, la grâce de Dieu qui féconde tout.

Servir le Seigneur dans la prière et Le servir dans les frères: « Ils se serviront les uns les autres dans la charité » (RB 35/6) dit La Règle du service de la cuisine, des malades, et ailleurs. L’amour se dit dans le service, comme Jésus, le Seigneur et le Maître, nous en a donné le commandement et l’exemple le Jeudi Saint. Dans l’évangile de ce jour, c’est aussi sur le chemin où les femmes sont envoyées à la rencontre des frères que le Seigneur se montre à elles : « Tremblantes et toutes joyeuses elles courent porter la nouvelle aux disciples et voici que Jésus vient à elles et les salue ». C’est sur le chemin de la rencontre de vos frères, à travers la médiation de la communauté que le moine sert le Seigneur. Ne vous mettez pas à l’écart, vous ne tarderiez pas à vous égarer.

Enfin c’est dans la stabilité que vous vous engagez à combattre et à servir. Cela demande la « longue patience de l’amour » car « toujours peut durer longtemps ». Benoît nous en avertit dès la fin du prologue de la Règle : « Ne nous écartant jamais de l’enseignement du Seigneur et persévérant jusqu’à la mort dans sa doctrine au sein du monastère, participons par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son Royaume » (Prologue.50). C’est dans la stabilité que vous expérimenterez la longue et indéfectible fidélité du Seigneur à laquelle vous essaierez de répondre par votre propre fidélité, jusqu’à ce que le Seigneur vous reçoive dans son Royaume . C’est ce que vous demandez dans le « Suscipe » de la profession : « Reçois- moi Seigneur et je vivrai » maintenant et toujours ; c’est ce que nous allons demander avec vous et pour vous, en invoquant dans un instant l’intercession de tous les saints du ciel.