Dom Robert [2]

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Dom Robert, humble et fier.

 

Il est normal, il est inévitable et il est bon qu'un artiste se projette lui-même dans son œuvre. En montrant ce qu'il montre, il se montre lui-même. Dans un poème qu'elle nous a envoyé après la mort du père Robert, Francine Andrieu a une heureuse formule pour caractériser son œuvre : " Les humbles et les fiers ont même luxuriance ".

 


Farfadet - 1981
La luxuriance, elle est trop évidente dans ses tapisseries pour qu'on s'attarde à l'affirmer. Mais ce que forcément on sait moins, c'est que cette luxuriance était aussi ce que l'on constatait du premier coup si l'on entrait dans l'atelier qui lui servait de chambre.

Grande pièce, pratiquement pas meublée, avec des livres d'art, d'histoire aussi ou de littérature, éparpillés partout, des photos, des dessins, des écheveaux de laines colorées, dans un ensemble qui ne révélait aucun ordre sauf celui qui lui permettait, à lui, de retrouver sans hésiter ce qu'il cherchait. Cela ressemblait fortement au " tohu-bohu " dont le livre de la Genèse nous dit qu'il fut le lieu de la création.

 

Ce terme de " création " mérite de rester au centre de tout ce qu'on peut dire sur lui. C'était un " créateur " et il en était fier, sans aucun doute ; et parfois même avec une pointe de pitiè pour ceux qui ne le sont pas. Mais ce créateur était aussi créé et le savait. Il avait au plus haut degré le sentiment de ne rien avoir qu'il n'ait reçu, et c'est le côté humble du personnage.

Sa vie pratique et quotidienne dans la communauté exprimait bien cela. Ce n'était, certes, que monastique ; c'est bien ce qu'on attend d'un moine : que la valeur de ses productions ou que sa notoriété à l'extérieur ne lui soit pas prétextes à s'exempter des contraintes d'un horaire très organisé ni de petites obligations comme celle de participer à la vaisselle.



Les oiseaux rares - 1955

Mais s'en tenir à cela, ce serait ramener l'histoire à bien trop anecdotique. C'est dans son art lui-même qu'il faut trouver ce mélange de fierté et d'humilité ou, pour parler plus précis, cette "dialectique" selon laquelle une valeur appelle son contraire. C'est dans son art, mais aussi dans sa foi. Encore, ici, faut-il ne pas se tromper. Ce qui transparaissait dans le comportement le plus concret et le plus quotidien du Père Robert, c'est que l'art est tout simplement de l'art, qu'il se suffit à lui même et ne va pas chercher ses normes à l'extérieur.

 

On est artiste ou on ne l'est pas. Pour le Père Robert qui, certes, était chrétien, il n'y a pas d'art chrétien...
Les seules choses qu'il se soit repenti d'avoir faites sont justement quelques sujets " chrétiens " - heureusement cachés en Angleterre - qu'il a exécutés au double sens du mot, sous la pression de la demande.

Cela dit, c'est tout de même la foi du Père Robert en un Créateur, source transcendante de toute vie et de toute beauté, qui lui permettait d'exprimer son œuvre comme une sorte d'hymne à la création. Son humilité, c'était de prendre les choses les plus humbles (une poule, une fleur de carotte, etc ...) telles qu'elles étaient. Et la fierté, pas moindre, c'était de la montrer transfigurée, en quelque sorte, par la splendeur, la liberté, la " luxuriance " de leur origine radicale, c'est-à-dire Dieu.

 


Les incroyables - 1979
Ce qui est le plus palpable dans l'art du Père Robert c'est que son goût, on peut dire son " culte " de la nature n'ont rien à voir avec la nostalgie d'un paradis perdu ; pas davantage qu'avec je ne sais quelle idéologie de " retour à la nature ". Le Père Robert n'était nullement un " écolo ". Même s'il avait pu, il n'aurait pas laissé pousser ses cheveux. Ce n'était pas son genre. Le paradis n'était nullement perdu, il était là, il suffisait de le voir, ou de le regarder ; mais avec attention et, même, minutie. Il n'y a pas à se déplacer pour trouver la nature. Il suffit d'ouvrir les yeux. Il n'y a pas de " retour " à opérer. On est sur place. Pour avoir quelque chose à dire, il n'y a pas à s'élever vers des sujets grandiloquents. Il suffit de laisser filtrer - tout l'art est là - à travers le plus banal et le plus accessible, la source d'où tout vient.
Le Père Robert n'a pas réalisé cela que dans son œuvre. Il a vécu parmi nous comme un témoin de ce qui nous dépasse. Il était fier de le pouvoir. Et certains pourront penser qu'il le savait un peu trop. Mais ce que l'on sentait tout aussi fortement, c'est qu'il ne s'estimait lui-même que comme un simple intermédiaire entre le créateur et la création.

Il a dit, une fois - et il était sincère - que, malheureusement, il ne savait pas dessiner.

 


Carnet de Croquis

Frère Anselme - Obsèques du Père Robert, mai 1997