Dans le rite du baptême, surtout dans sa forme ancienne, chacun perçoit l’eau qui lave, on pense qu’il s’agit d’une purification. L’eau et la pureté ont partie liée.
Dans le rite des cendres que nous pratiquons une fois l’an, nous percevons plutôt l’inverse, quelque chose qui nous salit, même si le geste est minimal. Les cendres ont partie liée avec la terre et la poussière du sol : « souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »
La liturgie nous met un peu le nez dans… notre poussière.
Il ne s’agit donc pas d’un rite de purification, mais d’un appel à la conversion : « convertissez-vous et croyez à l’Evangile. »
Alors, puisqu’il s’agit de croire à l’Evangile, que nous dit l’évangile pour ce jour de conversion ? que nous dit Jésus de la conversion ?
Que c’est essentiellement, d’abord, par dessus tout, une conversion du REGARD !
Que la pureté du cœur ne se voit pas, ne peut même pas se donner à voir.
Que la pureté du cœur échappe totalement au pouvoir humain qui voudrait la manifester : montrer la pureté est une tâche impossible, une entreprise ratée d’avance parce qu’en faisant cela, on ne peut manquer de faire soi-même écran à la pureté. C’est là le vice foncier de l’image : l’image fait écran à son modèle. L’écran est peut-être splendide, mais c’est un écran.
Jésus nous dit qu’en revanche, notre Père, lui, voit la pureté, et même, il ne voit que ça, il voit dans le secret, il voit ce qui nous échappe.
Il ne voit QUE la pureté.
La seule chose qu’il contemple avec amour en nous est cette parfaite transparence qui s’échappe à elle-même.
C’est pourquoi la toute toute première vertu de Marie est la pureté, une pureté immaculée dont elle ne s’approprie absolument rien, une transparence qui lui échappe totalement, qui est totalement et par avance un don venu du Fils éternel.
Et aussi, la toute dernière chose qui se révèle, la plus impossible à manifester, à faire connaître, c’est la transparence, la pureté absolue de Dieu.
Dieu est absolument pur, il nous est transparent, et sa manifestation rejoint ce que nous voyons d’une vitre parfaitement transparente et limpide : nous ne voyons la vitre que par des salissures et des reflets ; tout le reste, et c’est là le propre de la vitre, est transparence. Alors nous devons deviner la vitre pour ne pas nous y cogner, nous devons y croire, nous devons la savoir là, la connaître par un acte qui est de mémoire et de foi, voire de signes posés par nous sur la vitre.
Et si nous ne croyons pas à Dieu, nous allons nous y cogner douloureusement.
Mais il y a un autre danger qui n’est pas illusoire, et c’est de prendre les salissures ou les reflets ou les décalcomanies que nous avons posés pour la manifestation elle-même, de prendre l’image, la caricature ou le reflet, pour Dieu de ne croire que ses yeux, mais ce faisant, de se tromper très lourdement.
Toutes les manifestations de Dieu ont la vertu paradoxale de s’effacer en même temps qu’elles nous manifestent Dieu et la nécessité de croire en Lui.
Dieu se manifeste et s’efface dans sa création… Epiphanie cosmique, trop cosmique, et si c’était le hasard ?
Dieu se manifeste et s’efface dans l’élection d’un petit peuple particulier… Epiphanie tellement particulière, trop particulière pour être indiscutable, pourquoi eux et pas les autres ?
Dieu se manifeste et s’efface dans une Loi donnée à l’homme par un homme, un médiateur, pour l’homme, à faire par les hommes… Humain, trop humain !
Dieu se manifeste et s’efface en son Fils, Jésus, reflet resplendissant de la lumière éternelle… Humain, trop humain, et puis cet échec indiscutable de la Croix, pourquoi ?
Parce que l’acte d’effacement est aussi important que l’épiphanie première, la mort et la croix ont autant d’importance que la naissance et l’étoile dans la nuit de Noël.
Ne restent que la foi, la Résurrection, l’Esprit Saint, présence invisible et pure de Dieu avec nous.
Frères et sœurs, aujourd’hui, la manifestation du Dieu de Jésus Christ, nous en voyons un signe, LE signe : c’est l’Eglise.
Ce que nous en voyons n’est pas ce qui est à contempler.
L’œuvre de l’Esprit dans ce monde dépasse infiniment l’institution et même ce qu’il y a de plus beau dans l’Eglise visible ; sa plus belle lumière n’est encore que reflet, image avec des salissures.
Alors, faut-il que nous désespérions à cause des salissures ?
Faut-il désespérer parce que le reflet n’est pas la lumière ?
Convertissons notre regard ! Laissons Dieu convertir notre regard, croyons à l’Evangile !
Frère David
Abbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE