« Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? »
« Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’Homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous ? »
« Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. »
« Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. »
« Celui qui me mangera vivra par moi. »
Toutes ces phrases, avouons-le, sont vraiment déconcertantes ! Que veulent-elles dire ? Le verbe manger y revient de façon obsédante, et il est employé ici dans sons sens le plus concret, le plus ordinaire. Ici, manger veut dire manger. A tel point que la phrase « manger la chair du Fils de l’Homme » pourrait tout à fait s’entendre comme du cannibalisme. Les mots du texte grec y invitent encore plus, car dans l’expression Fils de l’Homme il y a le mot homme, en grec anthropos ; et le verbe manger est phagein qui a donné en français le suffixe –phage. En rapprochant les deux mots, on a donc anthropophage.
Et Jésus va même jusqu’à préciser : la chair du Fils de l’Homme. La chair se dit en grec sarx, et donc celui qui mange la chair est le sarcophage. Nous voilà donc avec un sarcophage et un anthropophage qui nous inquiètent plus qu’autre chose… Où est la Bonne Nouvelle dans tout cela ?
Cherchons en continuant la lecture du texte. On constate un brusque changement de vocabulaire. Dans toute la deuxième moitié de ce passage, le verbe manger est rendu par un autre mot grec (trogein) qui signifie littéralement : croquer, ronger. On est donc ici moins du côté du cannibale que de la souris : ça grignote. C’est la mastication, le mouvement des mâchoires qui est souligné. Notre stupeur reste la même et nous nous disons : qu’est-ce que Jésus est en train de nous raconter là ?
Eh bien ! cette question est intéressante, parce que c’est exactement celle que se posaient les auditeurs juifs de Jésus : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? » Et, un peu plus loin, ils ajouteront : « Ce qu’il dit là est intolérable. »
Alors ? Et nous ? Que comprenons-nous de ce texte ? Deux mille ans après, ce texte n’est-il pas pour nous, tout aussi intolérable ? Je crois qu’il faut avoir le courage de regarder les choses en face ; et, si nous sommes honnêtes, nous devons bien reconnaître qu’en fait, c’est tout l’évangile qui est intolérable. Ici, on s’en aperçoit de façon un peu plus crue parce que, en quelques mots, dans ce simple morceau de pain, tout l’évangile nous est donné. Ce qui nous est livré ici, c’est un Dieu qui se laisse avoir, qui se laisse dévorer par sa propre créature rebelle : et ça, c’est intolérable, effectivement. C’est le monde à l’envers ! Ce n’est pas moi qui le dis, c’est saint Paul lui-même dans sa première lettre aux Corinthiens : « Nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens. » (1 Co 1, 23)
A partir du moment où Dieu s’incarne, - où Dieu vient partager réellement la vie de sa créature dans la fragilité de la chair -, déjà il y a scandale et folie, parce qu’alors Dieu fait exactement le contraire de ce qu’on attend logiquement et raisonnablement de lui. Ce qui serait normal, c’est qu’il fasse usage de sa toute-puissance pour rétablir l’ordre sur la Terre et faire en sorte que les choses aillent un peu mieux : que la paix s’installe en Palestine, en Syrie, en Lybie ; que l’on ne massacre plus des villages entiers au Soudan ; que l’on ne meure plus faim en Corée du Nord. Voilà ce que l’on attend de Dieu. Et il fait exactement le contraire : il épouse notre fragilité, il vient partager notre faiblesse et notre impuissance.
Tel est le scandale chrétien qui, en fait, traverse tout l’évangile. Le scandale, il est déjà là à Noël dans ce nouveau-né posé dans une crèche, il est à Nazareth dans ce charpentier quelconque tenu pour un fou, il est sur la croix dans ce corps qui rend son dernier souffle. Il est ici à Capharnaüm dans ce discours prononcé par Jésus où il livre le cœur de la Bonne Nouvelle, et obtient comme résultat l’abandon de tous ses auditeurs : ce qu’il dit là est intolérable. Dieu ne peut pas, ne doit pas être Dieu de cette manière-là. Nous décidons à la place de Dieu ce qu’il doit faire.
Quel mystère ! Dieu se donne à nous de la façon la plus simple qui soit, et cela ne nous plait pas. Nous voulons autre chose. Nous regardons comme un scandale le fait que Dieu se rende présent au milieu de nous aussi simplement, aussi concrètement : qu’il se rende vraiment présent. C’est ce « vraiment » qui pose problème : comme on dit au matin de Pâques : il est vraiment ressuscité ; comme Jésus nous dit aujourd’hui : ma chair est vraiment une nourriture ; mon sang est vraiment une boisson.
Il y a dans ce « vraiment » tout le mystère chrétien. Dieu est vraiment présent à notre monde au point qu’on peut parler de présence réelle. Dans les sacrements, Dieu se rend réellement présent à l’histoire des hommes, il se donne réellement à nous. C’est très simple. Il suffit de croire et de faire vraiment le geste qu’il nous demande d’accomplir : prenez et mangez ; prenez et buvez. Ceci est mon corps. Ceci est mon sang.
Une telle simplicité nous dérange, nous bouscule. Elle met par terre nos rêves de salut sur mode d’évasion par le haut ; un salut qui nous arracherait aux difficultés de ce monde. Mais, en fait, en procédant ainsi, Dieu nous dit bien plus que tous ces rêves infantiles. Il nous dit que s’il est réellement et activement présent dans le monde, c’est par son Esprit qui travaille nos cœurs. Si le monde ne sombre pas dans le chaos total, si la vie continue tout de même, c’est bien parce qu’une force mystérieuse est à l’œuvre dans ce monde. Cette force reste mystérieuse, certes, et d’ordre spirituel, mais elle est bien réelle. La Vie, le Bien, l’Amour l’emportent déjà sur les forces du Mal, et ils finiront par l’emporter totalement un jour. Telle est notre foi. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. » Dès maintenant, c’est vrai : AMEN !
fr. Michel-MarieAbbaye Saint Benoît d'En Calcat - 81110 DOURGNE